La Grand-Place de Bruxelles |
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| Auteur : Sylvain Cigna et Pierre De Bie Art et symbolisme |
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Au beau milieu de celle qui est devenue la capitale de l’Europe, au détour de petites rues pavées, le passant se trouve nez à nez avec l’un des joyaux de l’architecture baroque. La Grand-Place de Bruxelles pousse chaque nouveau visiteur à élever son regard et son esprit qui se laissent entraîner par les formes d’une flèche haute de quatre-vingt dix mètres. Chacun est bien sûr frappé par l’harmonie des nombreuses façades qui font, à l’évidence, partie d’un plan d’ensemble. L’histoire de ce joyau n’est en effet pas banale et peut dévoiler aux plus curieux d’entre-nous des secrets insoupçonnés.
Reconstruite en cinq ans
En 1695, la quasi-totalité des maisons qui se trouvaient sur la place, ainsi que l’Hôtel de ville sont détruits dans un bombardement orchestré par les troupes de Louis XIV. C’est alors que commence l’histoire de l’ensemble actuel. Malgré l’extrême pauvreté des finances publiques, elle sera entièrement reconstruite en seulement cinq ans. Cela reste un mystère aujourd’hui. Le chantier est dirigé par le général de Bruyne qui, du haut de son estrade, lancera à ses ouvriers cette phrase énigmatique : «Vous avez eu la conscience de travailler pour l’éternité». Ce discours et d’autres détails troublants conduisent en effet à apparenter la Grand-Place à un immense traité d’alchimie, conçu dans l’unique but de conserver dans la pierre les secrets d’une science peu à peu oubliée.
La symbolique alchimique présente
L’alchimie est une science très ancienne que l’on retrouve dans de nombreuses traditions. Les chercheurs du Moyen-Âge la font traditionnellement remonter à Hermès Trismégiste, un personnage mythique qui représente l’union des traditions grecque et égyptienne. Elle est transmise à l’Occident par le califat de Cordoue et prend ensuite un essor considérable jusqu’à la Renaissance, époque de sa transformation en ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de chimie. Elle est généralement définie comme l’art de la transmutation de la matière qui permettrait d’obtenir une matière noble à partir d’une matière vile. Elle est plus connue aujourd’hui comme une pratique conduisant à transformer le plomb en or mais ses applications semblent aller bien au-delà de ce que présente la croyance populaire. Cette évolution de la matière, basée sur la connaissance des lois de la nature, semble également symboliser un processus intérieur qu’il nous est possible de vivre. Les traités d’alchimie décrivent ce processus en employant une symbolique très riche mais également très hermétique. C’est cette même symbolique que nous retrouvons sur la Grand-Place de Bruxelles.
Le nombre sept
À y regarder de plus près, l’on constate que sept rues mènent à la place. Celles-ci divisent par ailleurs les maisons qui l’entourent en sept groupes. Ce chiffre sept, très fréquent dans la symbolique de l’Antiquité, est de la même manière très présent à Bruxelles. Il faut savoir que la vieille ville est entourée de sept collines et que sept lignages s’y sont partagé le gouvernement. Ceux-ci détenaient de même les sept clés qui ouvraient les sept portes jalonnant son mur d’enceinte. En étudiant plus en profondeur les façades des groupes de maisons, l’on peut découvrir une logique dite de la voie sèche ou voie courte : l’une des voies de transmutation du plomb en or. Parcourons ensemble quelques étapes de ce voyage.
L’œuvre au noir
Avant même de pénétrer sur la Grand-Place, le pèlerin s’arrête à l’église Saint-Nicolas. Ici, il peut apercevoir sainte Barbe, la patronne des alchimistes, devenue par extension celle des mineurs, des artificiers et des pompiers. À cet endroit, commence l’œuvre au noir aussi nommée putréfaction ou calcination qui nous invite à débuter notre ouvrage mais aussi à entrer en nous-mêmes et à affronter notre part d’ombre. Cette phase, la plus longue, est développée dans les quatre premiers groupes. L’étudiant devra allumer le feu dans l’athanor ou four des alchimistes, symbolisé par la tour, attribut de la sainte. En levant les yeux vers les symboles ornant les façades, il pourra rencontrer une déesse-mère, portant le soleil en son ventre, prête à enfanter l’or des philosophes. Il verra ensuite des enfants se livrant à un étrange jeu et récoltant les fruits des premières opérations, rappelant ainsi que l’alchimie est aussi un jeu d’enfant (ludus puerorum) ou que l’on peut y jouer si l’on a l’esprit pur à l’instar de ces jeunes personnages.
L’œuvre au blanc
L’œuvre au blanc et la phase d’épuration et d’exaltation de la matière conduisent à un plus grand degré de perfection et à la découverte de la poudre de projection qui permet de transmuter les métaux en argent. Le chercheur consciencieux trouvera dans le cinquième groupe de maisons les consignes utiles à l’accomplissement de cette phase. D’abord, la chauve-souris, mettant en garde l’imprudent qui s’adonnerait au Grand Œuvre sans développer en lui les qualités requises. Deux esclaves, représentants de l’œuvre au noir, sont surplombés par des angelots, notre matière devenue volatile. Ceux-ci tiennent une balance qui rappelle la justesse des proportions dans l’accomplissement de l’œuvre. Enfin, vient une représentation de la fortune qui sourira à l’adepte à la fin de cette phase délicate.
L’œuvre au rouge
L’œuvre au rouge, dernière étape sur le chemin du chercheur. Un ermite dans sa retraite étudie loin de toute distraction ; le temps n’est plus à la vie mondaine mais à l’étude et à la persévérance. Cette partie n’est pas sans danger. Le cygne bat des ailes symbolisant l’épaisse fumée qui s’échappe à présent du flacon. Dans bien d’autres grimoires, l’on peut voir un cygne, une flèche plantée dans l’aile et qui ne cesse de se blesser en s’agitant. L’émanation est hautement toxique et peut conduire à une issue fatale. Mais celui qui sait prendre des risques est toujours récompensé. Il arrivera à faire naître l’astre des alchimistes, le couronnement de l’œuvre.
L’hôtel de ville est une synthèse des trois phases parcourues aux détours de ces sept groupes de maisons. Il conduit à la multiplication des opérations maintenant maîtrisées et des bénéfices qu’elles apportent à ceux qui s’en désintéressent. L’alchimiste s’améliore dans l’action et seule l’action l’intéresse. Les fruits de son travail ne sont pas son but. S’il n’en était pas ainsi, il est dit qu’il n’accomplirait jamais le Grand Œuvre. L’alchimie enseigne le combat intérieur, l’élévation de la conscience, le cheminement intérieur mais elle est surtout un plaidoyer pour l’action désintéressée.
(1) Classée en 1998 patrimoine mondial par l’UNESCO
À lire
Paul de SAINT HILAIRE, Bruxelles mystérieux, Rossel édition, Bruxelles, 1976 Jacques VAN LENNEP, Art et alchimie, Éditions Meddens, Bruxelles, 1966 |
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