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Le souffle du renouveau en Alsace

 

 

Par Michèle ZEISSER

 

Article paru dans la revue Acropolis N°218

 

Entre le XV et XVIe siècle, Strasbourg fut au cœur d’un mouvement philosophique et culturel qui a profondément marqué le renouveau de la société : le mouvement humaniste.

 

La Renaissance fut une période de crise essentiellement religieuse induite par la dissolution des mœurs des clercs et de la curie romaine, la richesse excessive des prélats et l’histoire des indulgences.

La ville de Strasbourg n’échappa pas à la règle avec le passage progressif aux idées de la Réforme, l’effondrement de l’enseignement alors sous la férule de l’Église catholique, le tout exacerbé par les problèmes politiques liés à la succession de différents empereurs à la tête de l’Empire.


Ces différentes crises engendrèrent un profond questionnement, entraînant une évolution des mœurs et des idées favorables à l’avènement du mouvement humaniste.

 

 

La naissance de l’humanisme en Alsace

 

Le mouvement humaniste strasbourgeois s’intéressa à l’étude des langues et de la culture gréco-latine de l’Antiquité classique, comme fondement de la connaissance. Il mit au centre de ses préoccupations l’homme et sa place dans le monde.


Les humanistes menèrent un triple combat, religieux, éducatif et pédagogique et politique. Ils tentèrent d’incarner, chacun à leur niveau et selon leurs attributs spécifiques les valeurs de l’honnête homme, du citoyen et du philosophe.

Ils menèrent des actions aussi bien personnelles et individuelles que publiques et collectives. Ils publièrent leurs propres écrits, forts nombreux et parcoururent inlassablement l’Europe à la recherche du savoir et des enseignements des maîtres. Ils rencontrèrent d’autres humanistes pour confronter leurs savoir et leurs idées, n’hésitant pas échanger entre eux une correspondance suivie.

 

 

La diffusion des idées humanistes

 

Les idées humanistes se diffusèrent en Alsace et plus particulièrement à Strasbourg grâce au développement de l’imprimerie typographique sous l’impulsion de Johannes Gensfleisch (1399-1468) plus connu sous le nom de Jean Gutenberg.


Son objectif était de produire des ouvrages à des prix avantageux et accessibles à tous. En dix ans, l’imprimerie connut un essor très rapide et Strasbourg devint un centre de formation et de diffusion de cette nouvelle technique en Europe.

Les premières  œuvres éditées furent religieuses, rapidement suivies par des publications d’auteurs classiques puis humanistes (Erasme en particulier) et par des manuels scolaires.

Devant un tel succès, le Magistrat et l’Episcopat mirent en place une censure. C’est aussi à cette époque que furent créées des bibliothèques dont deux devinrent les plus célèbres : celle de Béatus Rhénanus à Sélestat et celle de Jacques Spiegel, secrétaire de l’archiduc Ferdinand.

 

Le mouvement humaniste strasbourgeois gagna toutes les strates de la vie publique : la culture, la littérature, l’enseignement, l’art, la politique, la diplomatie et bien évidemment la religion avec l’avènement de la Réforme.

 

 

La vie littéraire

 

Jacques Wimpfeling, Sébastien Brant et Jean Geiler de Kaysersberg fondèrent en 1510 une société littéraire, sorte d’académie à la mode platonicienne, la sodalitas literaria qui invita Erasme en 1514.


Elle regroupait de jeunes intellectuels humanistes, laïcs ou clercs, désirant cultiver et diffuser les lettres classiques pour relever le niveau intellectuel et moral de leurs concitoyens et dénoncer les dysfonctionnements de la société de l’époque. Ils firent éditer en latin et en langue vernaculaire (1) (en allemand), des auteurs classiques, des ouvrages religieux et surtout bon nombre des écrits des humanistes de l’époque.

 

Quand arriva la Réforme, celle-ci trouva un écho favorable dans les esprits strasbourgeois, imprégnés des réquisitoires souvent violents des humanistes. Ceux de la première génération, à l’instar d’Erasme, prônaient une régénération de l’Église, sans révolution, et les suivants furent gagnés aux idées de la Réforme.

 

Les  animateurs de la sodalitas literaria proposèrent avant toute chose des façons d’agir et surtout d’être qui allaient révolutionner la société :

  • Jacques Wimpfeling (1450-1528), pédagogue et un historien était désireux d’améliorer la qualité et le contenu de l’enseignement, de rendre au clergé sa dignité, de former une génération d’hommes instruits, vertueux et capables de diriger leur vie et celle de leur cité.

 

  • Jean Geiler de Kaysersberg (1445-1510), prédicateur très populaire à Strasbourg tenta de rétablir une moralité de type humaniste aussi bien au sein de l’Église que dans la cité et mena une lutte incessante contre le vice.

 

  • Sébastien Brant (1457-1521), juriste et écrivain fut célèbre pour son ouvrage le Narrenschiff, la Nef des fous, Ce poème recensait les différents types de folie, brossant un tableau de la condition humaine humaine, sur un ton satyrique. Le livre obtint un grand succès, tant à cause du thème de la folie à la mode depuis le Moyen-Âge que par la présence des illustrations d’Albrecht Dürer, qui permettaient aux moins instruits de comprendre le message.

 

  • Enfin Béatus Rhénanus (1485-1547), souvent désigné comme l’alter ego d’Erasme dont il fut l’ami fidèle et qui l’initia à Platon et aux néo-platoniciens, côtoya les réformateurs  strasbourgeois jusqu’à la rupture entre Erasme et Martin Luther. Il fut reconnu pour la reconstitution rigoureuse de manuscrits anciens,  pour ses œuvres historiques Germaniae Rerum Germanicum Libri et pour la constitution d’une bibliothèque de plus de mille livres légués à sa ville de Sélestat.

 

La réforme de l’éducation et de la pédagogie

 

Au milieu du XVe siècle, la ville de Strasbourg, qui ne possédait ni université ni école latine fut supplantée par la création d’une école latine à Sélestat sous l’influence des deux grands courants humanistes rhénan et italien et de la Dévotio Moderna (2). Elle devint un centre éducatif célèbre.


La réforme de l’enseignement à Strasbourg, largement inspirée par la pédagogie érasmienne, débuta avec Jacques Sturm par la création d’une commission des trois scolarques. Celle-ci modifia complètement le paysage éducatif et pédagogique de la cité, mettant l’accent sur le passage de la Réforme et les valeurs humanistes.

 

Ainsi furent créées au sein de la cité des écoles latines, des collèges-internats, des bibliothèques et même des bourses pour étudiants méritants mais désargentés. En 1537, Jean Sturm (1507-1589), disciple d’Erasme rhétoricien, pédagogue et diplomate, jeta les bases de l’enseignement supérieur en fondant la Haute École qui devint une académie puis une université en 1621 ainsi  que le Gymnase... La renommée de l’établissement servira de modèle à de multiples établissements dans toute l’Europe du Nord. Il a laissé de nombreux ouvrages de rhétorique et des manuels scolaires très bien conçus.

 

 

La vie politique

 

Jacques Sturm (1489-1553) fut le plus grand homme politique qu’ait connu la ville libre de Strasbourg et incarna à bien des écarts les vertus de la Renaissance : tolérance, modération, recherche de paix et d’unité dans le respect de l’autre.

Sa sagesse fut reconnue aussi bien par les humanistes que par le pouvoir politique en la personne de l’empereur Charles Quint qui fut pourtant son adversaire. Il mena une carrière politique prestigieuse dans les affaires intérieures de la cité, en tant que stettmeister (3). Sur le plan de la politique extérieure, il mena une grande carrière diplomatique, notamment comme représentant de Strasbourg à la Diète (4). Il joua un rôle de premier plan dans la constitution de la ligue de Smalkalde (5), participa à la rédaction de la Tétrapolitaine, texte visant à exposer les points essentiels de la Réforme à la Diète.

 

 

La Réforme

 

Si certains humanistes avaient prôné une réforme interne de l’Église, d’autres, gagnés aux idées de Martin Luther, se séparèrent de l’Église catholique.


La messe fut abrogée à Strasbourg en 1529 et la cité devint un refuge pour les réformés étrangers persécutés. La figure de proue de la Réforme à Strasbourg fut Martin Bucer (1494-1551). Il est considéré aujourd’hui comme le père de l’œcuménisme. Il s’évertua à concilier les courants divergents au sein de la Réforme et avec la curie romaine. Aux côtés de Jacques Sturm il participa à la ligue de Smalkalde et à la réforme de l’enseignement. Il prit également part à de nombreux débats théologiques, appelés disputes, au sein de toute l’Europe. Il fut habité par l’idée d’une Europe unie, d’une chrétienté rénovée, par le dialogue entre les églises et par l’amour du prochain.

 

Avec l’humanisme, un souffle de renouveau a traversé l’Alsace, tentant de rétablir des valeurs éthiques, dans une société en proie aux dérives morales et religieuses. Les humanistes ont mis au premier plan de leurs préoccupations le développement des qualités essentielles de l’être humain nécessaires pour lui-même comme pour la conduite en société et dans la gestion de la cité. Leur grand force fut d’incarner ces valeurs dans leur vie personnelle et publique.

 

 

(1) Langue parlée couramment au sein d’une communauté

(2) Courant religieux du XIXe siècle resté célèbre pour les méthodes pédagogiques très progressistes pratiquées dans leurs écoles

(3) Fonctionnaire du pouvoir exécutif dans les villes libres du Saint Empire romain germanique

(4) Ancêtre du parlement allemand

(5) Union militaire des princes protestants d’Allemagne du nord en guerre contre Charles Quint, le catholique

 

Cet article est extrait d’un article « L’humanisme en Alsace du XV au XVI siècle. Pour le consulter www.revue-acropolis.fr, rubrique Actualités

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