Le rêve, approche scientifique

Par Nathalie BENEROSO

Article parue dans la revue 130


Sommeil appelle éveil... Cette alternance s'inscrit dans le rythme des nuits et des jours, ces oppositions complémentaires qui nuancent la vie de clair et d'obscur, de lune et de soleil.


Grâce à l'étude de ces rythmes (chronobiologie) et à la recherche sur le sommeil (hypnologie et onirologie), les secrets de Morphée se dévoilent.

Bien qu'il y consacre le tiers de sa vie, l'homme n'a pu étudier scientifiquement le sommeil qu'assez récemment : depuis les travaux de Hans Berger, en 1920, on peut enregistrer les courants électriques émis naturellement par le cerveau. La recherche s'est poursuivie depuis lors.

En France, le professeur Jouvet et son équipe qui travaillent sur le sommeil considèrent que les rêves sont le troisième état du cerveau, après l'éveil et le sommeil.


Que se passe-t-il quand on dort ?


Le cerveau émet perpétuellement des ondes rythmiques durant les périodes d'éveil comme durant le sommeil. On distingue cinq stades de sommeil répartis en deux catégories : le sommeil lent et le sommeil paradoxal.

Avant l'endormissement, l'électroencéphalogramme montre un rythme alpha, (ondes de 8 à 12 cycles par seconde) caractéristique de l'état d'éveil au repos, les yeux fermés ; l'électromyogramme révèle une forte tension musculaire avec de nombreux mouvements oculaires.


Stade 1 : la première marche est la phase d'endormissement représentant 5% du sommeil. Ce stade correspond à la disparition progressive des ondes alpha d'éveil et à l'apparition d'ondes plus lentes, de 4 à 6 c/s. La tension musculaire diminue, les mouvements oculaires deviennent pendulaires.


Stade 2 : cette deuxième marche est le véritable début du sommeil. Le sujet est définitivement endormi, il peut entendre, mais ne reconnaît pas les bruits. Ce stade occupe environ 50% du temps du sommeil et se caractérise par l'apparition de "fuseaux" accompagnés de complexe K, sur un fond d'ondes lentes.


Stades 3 et 4 : ils correspondent au sommeil lent, profond. Ils se caractérisent par la présence d'ondes lentes, de plus grande amplitude, appelées ondes delta, de 0,5 à 3 c/s  Le dormeur reste insensible à tout bruit, ses fonctions vitales sont à leur niveau d'activité le plus bas, le corps est inerte, les yeux fermés et immobiles.


C'est alors qu'apparaît le sommeil paradoxal, représentant 25% du sommeil total. Au niveau électro-encéphalographique, l'activité de cette phase est proche de celle de l'éveil. Cependant, le sujet reste profondément endormi, le tonus musculaire se réduit au minimum, les fonctions vitales sont irrégulières, l'érection des organes génitaux se manifeste et apparaissent des mouvements oculaires dénommés REM (Rapid eye movement sleep) par les anglo-saxons, PMO (Phase des mouvements oculaires) par les auteurs français. C'est aussi le stade durant lequel l'activité du rêve se développe. Si on éveille le dormeur à ce stade, il peut raconter son rêve.


Puis, de nouveau, le tracé montre les ondes caractéristiques du stade 2. Un nouveau cycle de sommeil commence. En effet, le sommeil paradoxal intervient de façon cyclique toutes les quatre-vingt-dix minutes environ. Ce délai séparant deux apparitions successives de sommeil paradoxal constitue un cycle du sommeil (quatre à cinq cycles par nuit). Au cours de la nuit, la durée relative du sommeil paradoxal augmente progressivement, aussi prédomine-t-il en fin de nuit. C'est donc au petit matin que nos rêves sont les plus longs.


Un homme de soixante ans a passé vingt ans de sa vie à dormir et cinq ans à rêver. Mais la répartition des phases de sommeil change beaucoup au cours de la vie. Sur quinze à dix-neuf heures de sommeil, le nourrisson passe 60% de son temps en phase de sommeil paradoxal durant laquelle il rêve, en alternant ces phases toutes les quatre-vingt-dix minutes. Il semble que ces périodes de rêve soient indispensables à la maturation du cerveau. Il faudra attendre deux ans (temps de maturation du cerveau), pour que l'enfant apprécie l'alternance lumière/obscurité et s'y adapte. Vers trois ans, toutes les phases de sommeil sont présentes et vers quinze ans, elles se répartissent comme celles de l'adulte.


L'être humain conserve toute sa vie cette périodicité de 90 minutes entre le sommeil profond et le sommeil paradoxal, de même entre un niveau de vigilance élevé et un niveau de vigilance bas (rêverie éveillée) durant l'activité diurne. Chez les personnes âgées, le besoin de dormir survient plus tôt dans la soirée et le réveil est anormalement précoce dans la nuit, les horloges internes se décalent.

En étudiant l'évolution animale, on remarque que le sommeil paradoxal apparaît chez les animaux homéothermes (à température constante), dont les cellules nerveuses (les neurones), ne se divisent plus après la naissance. Chez l'homme, les neurones peuvent se diviser jusqu'à l'âge de trois mois, moment où le sommeil paradoxal prend le relais.


L'oiseau rêve très peu (5% du sommeil total) car une division des neurones persiste au niveau de certains systèmes, comme celui du chant (exemple, le rossignol). Les mammifères rêvent beaucoup plus longtemps. Le rêve chez le chat a été étudié en particulier par le Professeur Jouvet qui écrit : "Si l'on supprime la paralysie musculaire d'un chat en phase de sommeil paradoxal, il se lève et se met en chasse à la recherche d'une proie imaginaire. L'animal vit son rêve tout en étant parfaitement endormi. Il présente donc tous les signes "classiques" du sommeil paradoxal..."  Le dauphin est un cas particulier, il dormirait seulement en sommeil lent, alternant cerveau droit et cerveau gauche pour garder le contrôle de sa respiration, tout en nageant. Cette complexité cérébrale, sans sommeil paradoxal, reste encore une énigme.


Le sommeil, gardien du rêve ?


Peut-on vivre sans rêver ? Diverses expériences de privation de sommeil ont été réalisées. Elles aboutissent au bout d'un certain temps à des troubles divers, troubles de la perception et apparition d'idées délirantes pouvant conduire à une véritable psychose de privation.


Rester éveillé plusieurs jours de suite modifie les stades de sommeil durant la période de récupération. C'est d'abord le sommeil lent qui s'allonge, il semble servir à la récupération de la fatigue physique et à la croissance chez l'enfant (une hormone de croissance est sécrétée durant la nuit).


Si on supprime les rêves (à l'aide de certains médicaments), on observe certains troubles de la personnalité, mais pas de troubles majeurs. (Cette "technique" a malheureusement été employée dans certains goulags, car la personnalité devient ainsi plus "malléable"). Durant la phase de récupération, le cerveau fait du "rattrapage" (phénomène de rebond). Les premiers temps, on rêve beaucoup plus (250 minutes par nuit au lieu de 100 normalement). La régulation semble faite par certaines molécules exerçant la fonction de neuro-transmetteurs, mais on ne peut pas parler de la molécule du rêve, étant donné la complexité des mécanismes neurobiologiques.

L'activité cérébrale, pensée ou rêve, consomme de l'énergie. Les neuro-transmetteurs puisent dans nos réserves de glycogène afin de faire face à ce besoin d'énergie. Le sommeil permet de reconstituer les stocks d'énergie ; ce rôle énergétique du sommeil est une des grandes révélations de ces dernières années.


Au début de la nuit, notre corps transpire. Il perd de la chaleur par vasodilatation. En quatre vingt-dix minutes, la température diminue de 0,8° centigrade, ce qui est fort important La température corporelle est une horloge biologique qui fluctue légèrement durant les vingt quatre heures. Au milieu de la journée, la température du corps est au plus haut. Par contre, au cœur de la nuit, elle est au plus bas, cela durant le sommeil paradoxal, vers trois heures du matin. C'est un moment du sommeil privilégié où le corps semble verrouillé, protégé de toute atteinte extérieure (il est très difficile de réveiller le dormeur à cet instant).


Dès que la température de l'organisme baisse, certains détecteurs préviennent le cerveau que les réserves énergétiques sont reconstituées. Alors se déclenche le rêve qui lui, dépense une énergie colossale. Puis de nouveau survient le sommeil lent, période d'emmagasinement énergétique, etc. Le rêve, en effet, est un grand consommateur d'énergie (oxygène et glucose), plus même que l'état d'éveil. Cette activité peut désormais se visualiser, grâce aux caméras à positrons qui cartographient en direct le travail du cerveau de jour comme de nuit.

Le sommeil aurait donc comme fonction de préparer le rêve.


Le rêve, gardien de notre identité


Freud, au XIXe siècle, pensait que le rêve était le gardien du sommeil. Actuellement, à la lumière du phénomène énergétique, on peut dire que c'est le sommeil qui est le gardien du rêve.


Certains chercheurs pensent que le rêve sert à revivre et à oublier certains éléments du quotidien ; d'autres qu'il sert à stabiliser la mémoire à long terme. Le Professeur Jouvet donne au rêve un rôle de "reprogrammateur génétique du cerveau". En d'autres termes, le rêve permettrait à chacun de retrouver la part innée de sa personnalité, en renforçant ou en éliminant certains circuits cérébraux, en confortant ou en diminuant l'influence du contexte extérieur.


Il est évident que l'apprentissage, l'environnement jouent un grand rôle, mais chaque individu a sa propre hérédité, ses propres racines qui font de lui un être unique. D'après le Professeur Jouvet "le rêve entretient la diversité des espèces les plus évoluées... c'est le rêve qui fait chacun de nous différent, c'est le rêve qui est le gardien de notre identité."

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On sait à présent que la nuit n'est pas de tout repos. Au contraire, l'activité nerveuse, par exemple, est bien plus intense durant le sommeil paradoxal que pendant l'état de veille. A quoi correspondent ces cycles d'activité nocturnes ?

A assurer la maturation du cerveau. A permettre la transmission des informations, au niveau des sécrétions hormonales, par exemple. A réparer la machinerie cellulaire, au niveau des cellules hépatiques par exemple. A reprogrammer et à régénérer l'organisme, ainsi la division cellulaire est-elle une phase importante de la programmation nocturne, au niveau de l'épiderme par exemple. A organiser, mettre en forme, mémoriser les connaissances acquises, etc. Enfin, à permettre à l'individu de rester toujours lui-même.


Même si l'approche de ce troisième continent du cerveau se précise de plus en plus, le bateau de notre savoir et de nos théories n'en demeure pas moins fortement secoué. Comme le dit le Professeur Jouvet, "la nature décidément se moque de nous... car pour comprendre la conscience onirique, il faudrait expliquer la conscience éveillée, ce dont nous sommes encore incapables. Nous nous heurtons à la plus grande question que l'homme se soit jamais posée : le cerveau peut-il comprendre le cerveau ?"