LA NOUVELLE ERE


Khalil GIBRAN

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Le Levant est aujourd'hui tiraillé entre deux courants d'idées, l'un figé dans son passé et l'autre qui aspire à l'avenir.

Et parce qu'elles sont dépourvues de force et de volonté, les idées d'hier seront vaincues à jamais.


Il est, au pays du Levant, un éveil qui séduit la somnolence, un éveil invincible car le soleil est son guide et l'aube son armée.

Dans les champs du Levant, jadis vastes cimetières, la jeunesse du Printemps appelle les mânes des sépulcres à se lever et à avancer avec le Temps.  Et si le Printemps ne chante pas sa mélodie, alors le dément de l'Hiver ressuscitera, déchirant son linceul et se levant pour marcher.

Dans les airs du Levant, se répandent des ondes vivantes qui s'élèvent et s'étendent afin d'enlacer les âmes sensibles et éveillées et de ceindre les coeurs dignes et poétiques.

A présent, deux maîtres habitent le Levant:  l'un ordonne et se fait obéir alors qu'il est un vieillard décrépit qui se meurt de jour en jour.

Et l'autre reste silencieux, se conforme à la loi et à l'ordre et attend paisiblement l'avènement de la justice alors qu'il est un colosse aux bras muscleux qui, confiant en son existence, connaît sa force et croit en ses valeurs.

De nos jours, deux hommes habitent le Levant : l'homme du passé et l'homme de l'avenir.

Lequel des deux êtes-vous ?

Approchez afin que je vous regarde attentivement et que je lise les traits de votre visage pour savoir si vous avancez vers la lumière ou si vous sombrez dans l'obscurité.

Approchez et dites-moi qui vous êtes, ce que vous êtes.

Êtes-vous ce politicien qui se dit : « J'exploiterai mon pays pour mon seul bénéfice ? »  Si oui, vous n'êtes qu'un parasite, vivant de la chair d'autrui.

Ou bien êtes-vous ce fervent patriote chuchotant à l'oreille de son être intime : « Je me dévoue à ma patrie en serviteur fidèle ? »

Si oui, vous êtes une oasis dans le désert, prête à étancher la soif du voyageur.

Êtes-vous ce marchand qui, abusant des besoins du peuple, monopolise le marché afin de vendre pour un dinar ce qu'il a acheté pour une piastre ?

Si oui, vous êtes un criminel, que vous viviez dans un palais ou dans une prison.

Ou bien êtes-vous cet homme honnête et laborieux qui, en médiateur entre acheteur et vendeur, facilite aux tisserands et aux fermiers l'échange de leurs produits, et dont l'équité profite tant à lui-même qu'à autrui ?

Si oui, vous êtes un homme intègre, que l'on vous loue ou que l'on vous blâme.

Êtes-vous ce chef religieux qui tisse pour son corps une toge de pourpre avec la candeur de ses fidèles et façonne pour sa tête une couronne avec la simplicité de leurs cœurs, et qui, tout en vomissant sa haine pour  Satan, puise dans ses richesses ?

Si oui, vous êtes un mécréant, un impie, que vous jeûniez tout au long du jour ou que vous priiez toute la nuit durant.

Ou bien êtes-vous cet homme pieux et dévot qui voit dans la vertu de l'individu un fondement pour le progrès d'une nation et dans les secrets de son âme un tremplin vers la plénitude de l'esprit ?

Si oui, vous êtes un lys blanc dans le jardin de la vérité, que votre parfum se perde dans les narines de l'humanité ou s'élève libre dans l'éther où sont préservés les soupirs des fleurs.

Êtes-vous ce journaliste qui vend ses idées et ses principes sur les marchés d'esclaves et qui s'engraisse de médisances, de malheurs et de crimes, tel un vautour vorace se repaissant de charognes?

Si oui, vous êtes une plaie et un ulcère.

Ou bien êtes-vous ce maître qui se tient sur l'une des tribunes de la civilisation, tel un prédicateur qui, après s'être convaincu de son propre sermon, infuse dans les esprits du peuple son enseignement inspiré des gloires du passé?

Si oui, vous êtes une panacée pour l'humanité souffrante et un baume sur les coeurs meurtris.

Êtes-vous ce chef d'état qui s'humilie devant ceux qui l'ont nommé et qui humilie ceux qu'il a nommés, et qui ne tend jamais la main hormis pour vider la bourse de ses sujets ou pour les exploiter à son profit ?

Si oui, vous n'êtes que l'ivraie dans l'aire où les nations battent leur grain. Ou bien êtes-vous ce serviteur fidèle qui se préoccupe du bien-être du peuple et qui se voue à réaliser les ambitions du citoyen ?

Si oui, vous êtes une bénédiction pour leurs greniers.

Êtes-vous cet époux qui s'autorise à faire ce qu'il interdit à son épouse, badinant et batifolant alors qu'il garde dans ses bottes les clefs de sa prison, se gorgeant de ses mets favoris tandis qu'elle reste assise dans sa solitude devant son assiette vide ?

Si oui, vous êtes comme ces sauvages d'antan qui vivaient dans des grottes et qui cachaient leur nudité sous des peaux de bêtes.

Ou bien êtes-vous pour elle un compagnon qui n'entreprend pas une affaire sans que sa main soit dans la sienne, qui ne décide pas sans prendre conseil auprès d'elle et qui ne réussit pas sans lui faire partager sa joie et son extase ?

Si oui, vous êtes tel un homme qui, au point du jouir, marche à la tête d'une nation pour la mener vers le zénith de la justice, la rectitude du jugement.

Êtes-vous cet écrivain aux yeux fureteurs qui marche la tête haute dominant la foule alors qu'en deçà de ses yeux, ses pensées s'égarent dans le gouffre des temps reculés, gouffre souillé par les haillons et les scories amassées à travers les âges?

Si oui, vous êtes une sottise brodée sur du papier avec quelques lettres de l'alphabet.

Ou bien êtes-vous une pensée limpide qui sonde son être intime pour lui apprendre l'art de discerner et qui dépense sa vie à ériger l'utile et à démolir le néfaste?

Si oui, vous êtes de la manne pour les affamés et de l'eau fraîche pour les assoiffés.

Êtes-vous ce poète qui joue du tambourin à la porte des princes, qui lance des fleurs le jour des noces et qui marche dans un cortège funèbre et, une fois arrivé au cimetière, débite des sons creux ?

Si oui, vous êtes comme ces baladins qui nous font rire quand ils pleurent et pleurer quand ils rient.

Ou bien êtes-vous un esprit doué en qui Dieu a posé une viole qui berce nos cœurs d'une musique céleste et qui rend nos âmes révérencieuses devant la Vie, devant tout ce qui la recouvre de beauté et de magnificence ?

Si oui, vous êtes une clairvoyance scintillante dans nos prunelles, un désir cristallin dans nos cœurs et une vision divine dans nos rêves.

Au Pays du Levant se déroulent deux processions : l'une est celle des vieillards voûtés par l'âge qui marchent en s'appuyant sur leur bâton ployé sous leur poids , et quoique le sentier descende, ils sont hors d'haleine et recrus de fatigue.

L'autre est la procession des jeunes qui avancent à pas ailés, qui chantent comme si leur gorge était tendue de cordes d'argent et qui bravent les entraves subjuguées par la majesté des fronts des monts et séduites par la magie des sommets.

Vous le Levantin, dans quelle procession vous rangez-vous ?

Posez-vous la question dans le silence de la nuit. Et lorsque vous vous déciderez enfin de vous dégriser, jugez si vous êtes un esclave d'hier ou un homme libre de demain.

Je vous dis que les enfants d'hier marchent dans les funérailles de l'histoire qui les a façonnés et qu'ils ont façonnée.  Ils s'accrochent à une corde qui s'est effilée avec le temps.  Si elle se rompt - et ceci ne saurait tarder - ils tomberont dans les abîmes de l'oubli.

Et je vous dis qu'ils habitent entre des murs croulants,  dès que la tempête se déchaîne - et bientôt elle se déchaînera - leur tête sera ensevelie sous les décombres et leur logis se réduira en tombe.

En vérité, je vous dis que tout ce qu'ils pensent, disent et écrivent ainsi que tous leurs exploits ne sont que des chaînes et, parce qu'ils sont trop faibles, ils ne peuvent les traîner, mais au contraire ce sont les chaînes qui les entraînent par leur poids.

Quant aux enfants de demain, ce sont ceux que la vie a appelés et ils l'ont suivie d'un pas ferme et la tête haute.  Ils sont cette aube d'une ère nouvelle.  Ni la fumée des guerres ne voilera leur lumière, ni le tintement de leurs chaînes n'étouffera leur voix, ni les miasmes des eaux stagnantes ne vaincront leur fragrance.

Ils sont peu nombreux parmi la foule.

Mais on les distingue telle une branche fleurie dans une forêt calcinée, comme un grain de blé dans une meule de foin.

Personne ne les connaît, mais ils se connaissent entre eux.

Ils sont à l'instar des sommets qui peuvent se voir et s'entendre les uns les autres, non point comme les cavernes sourdes et aveugles.

Ils sont cette semence lancée dans un champ par la main de Dieu.

Elle jaillira de sa bale avec la force de sa chair, ondoiera telle une plante radieuse à la face du soleil et deviendra un arbre majestueux dont les racines s'enfoncent dans le coeur de la terre et dont les branches aspirent aux profondeurs du firmament.

ACTU : février 2012 Les prochains rendez-vous...
  • C.G.Jung et la quête héroïque
    jeu 9/02 à 20h
    Conférence

  • C.Gustav Jung et les sagesses de l'Orient
    sam 18/02 à 15h-18h