En traversant ces villages aux clochers, l'un catholique, l'autre protestant, je suis toujours frappé par la tranquillité et la propreté qui y règnent. Derrière ces colombages sculptés, ces géraniums verts et rouges, ces rideaux de dentelles, que cache l'intérieur ?
Le mot alsacien heimlich résume bien à lui seul la caractéristique de ces maisons. Heim, c'est le "chez soi" et, par extension, le pays où on est né, la patrie. C'est un endroit viavnt, accueillant, fonctionnel. Un véritable monde intérieur qui permet de vivre l'hiver.
C'est avant tout le lieu de la femme. Jusqu'à il y a une trentaine d'années, la vie des femmes en Alsace était définie par les trois "K": Kinder (enfants), Kirche (église), Küche (cuisine). La femme restait à la maison pendant que l'homme travaillait aux champs. Elle éduquait les enfants, assumait les tâches ménagères, entretenait le potager, soignait le bétail et la basse-cour, gavait les oies, préparait les conserves pour l'hiver, tricotait, brodait, filait.... Si les relations sociales et politiques étaient plutôt affaire d'hommes, elle assurait le service du sacré et n'aurait pour rien au monde manqué une messe dominicale.
C'est le niveau culturel élevé de ces gens fiers d'eux-mêmes, sensibles et civilisés, qui explique le côté fonctionnel et la complexité des intérieurs alsaciens. La comparaison de la maison alsacienne avec celle des provinces voisines est explicite. L'âtre n'enfume pas la maison et le Kachelhoffe, ce grand poële en faïence placé dans la Stube ou chambre à vivre, résoud de façon élégante, du fait de sa grande inertie thermique, le problème des frimas sous nos climats.
Confortable et accueillante, la Stube, qui suit la cuisine, est souvent lambrisée et comporte une alcôve où dormaient les maîtres de maison ou les malades. Les autres chambres à coucher se trouvent à l'étage et ne sont chauffées que par le conduit cheminée qui traverse la maison de la cuisine jusqu'au toit. Dans les grandes fermes, les valets et les servantes dormaient dans les dortoirs sous le toit.
La cour ou Hof est entourée de dépendances: granges, écuries, étables, porcheries, poulailler, grenier et remises. Le puits et le tas de fumier se trouvent au centre. Plus ce dernier est haut, plus riche est la ferme. L'entrée se fait par deux protails en plein cintre, dont la porte charretière. La plus petite, à côté, sert de passage aux gens de la ferme.
La ferme est un monde clos donnant, devant, sur la rue du village et, derrière, sur le potager et le verger. Les villages n'ont souvent qu'une rue et les maisons, bordées par les champs, s'y font face de chaque côté. Le plus long village d'Alsace s'étend sur quatre kilomètres.
Le côté utilitaire se retrouve dans le toit, pentu, souvent à plus de 45 degrés, pour éviter que la neige ne reste et n'alourdisse l'ensemble au risque de faire tort à la charpente. Celle-ci travaille et, au fil des ans, les toits accusent les bosses ou des creux. La tuile, Bieberschwanz, (littéralement: queue de castor) permet une couverture étanche malgré ces déformations. Cette tuile plate, au bout arrondi, mesure cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de large. Ce toit pentu abritait des greniers éclairés de lucarnes sur plusieurs étages, qui ajoutent encore l'originalité de la maison alsacienne. Les maisons de tanneurs possédaient des toits aux étages, ouverts sous les auvents, permmettant aux peaux de sécher à l'abri des intempéries.
Le XVIIIe siècle a vu se construire de nombreux hôtels particuliers "à la française" mais les toits sont restés en pente, rythmés par de nombreuses lucarnes et chiens assis. L'Alsace est tolérante et accueillante aux nouveautés mais sait toujours les adapter à ses propres besoins.
Une des particularités de la maison alsacienne est le colombage: armature de bois, du sol au plafond, qui peut se monter et se démonter autant de fois qu'il le faut. C'est une véritable forêt d'au moins cinq cent arbres que l'on peut voir au moment de sa construction. Le poteau cornier (il occupe le coin qui donne sur la sur du village) est souvent entièrement sculpté ou décoré d'éléments symboliques tels qu'un coeur dans lequel sont gravés les initiales des propriétaires, la date de construction de la maison, les lettres INRI (Jésus de Nazareth) signe en protection.
Les colombages sont également le siège de nombreux symboles: le losange, signe de féminité et de fécondité, favorise la formation des familles nombreuses. La chaise curule (ou croix de St André), symbole masculin, préserve la force, la santé et la justice dans la maison. Des roues, des huit fermès, symbolisent les cycles ou l'éternité. Bref, tout ce qui pouvait aider la famille à prospérer dans les meilleurs conditions était utilisé. On n'est jamais assez prudent.
Grâce à l'action des Monuments historiques, les colombages que l'on avait cahés sous des couches de crépi (on avait honte d'être paysan) sont remis en valeur. Des couleurs vives égaient à nouveau les façades et seuls, le bitume et les voitures indiquent que le monde a changé.
Si la modernité a envahi la maison alsacienne, son côté heimlich, confortable et doux, s'est maintenu envers et contre tout. Dans le salon, le Kachelhoffe trône encore souvent et tient lieu de chauffage central. Tout est toujours propre et soigné et, dès les beaux jours, les balcons, les parterres, les fontaines et les puits sont fleuris. Témoin, ma voisine de quatre vingt-trois ans: arthritique, se déplaçant difficilement, elle a du mal à arroser ses balconnières de géraniums-lierre. Elle en a pourtant à toutes les fenêtres, bien que son jardin soit rempli de fleurs. Une seule fleur lui manque-t-elle, la voilà dans un désert. Et quand, le visage souriant, elle m'invite à entrer, une fraîche odeur de lavande et de menthe (avec, il est vrai, un arrière-goût de naphtaline) flatte mes narines. Elle veut rester chez elle jusqu'au bout, et rien ne la fera changer d'avis.