Par Fernand Schwarz
Article paru dans la revue N°130
Nous avons des outils de développement personnel à notre portée, puisqu'ils sont en nous-même, il est regrettable de ne pas nous en servir ou de mal les utiliser, soit parce que nous les ignorons, soit parce que nous n'y prêtons pas une attention suffisante. Mon objectif est d'attirer l'attention sur certains phénomènes, concernant le sommeil et le rêve, que nous vivons tous les jours sans vraiment nous en rendre compte.
Il est frappant lorsque l'on étudie les civilisations anciennes et les civilisations traditionnelles encore vivantes (au Mexique, au Pérou, en Egypte, en Afrique) de voir à quel point le sommeil et le rêve y sont importants. Au contraire, ils sont tout à fait négligés dans notre vie de tous les jours. Quelques illustres personnalités du XXe siècle ont essayé d'encourager les gens à tenter de comprendre le rêve, comme Freud, puis Jung en particulier. Mais cela n'est pas passé dans les mœurs et reste encore un domaine réservé à quelques spécialistes.
Cependant les recherches actuelles sur le sommeil ont apporté beaucoup d'explications intéressantes, sinon définitives. Aussi, pour apprendre à travers nos rêves, devons-nous faire appel à la fois à des sciences biologiques, à des traditions et à certaines expériences personnelles, sans pour autant que le débat soit clos.
Dans ma jeunesse, je me suis rendu compte que si je voulais mieux mémoriser certains cours ou certaines leçons, le plus simple était que je me réveille la nuit vers deux ou trois heures et que je lise mon cours avec attention, une bonne fois, avant de me rendormir. Le matin au réveil, je me souvenais très bien du cours, ce qui m'a permis de passer les examens sans problèmes. J'ai d'abord pensé que cela était dû au calme, à la tranquillité de la nuit, mais je me suis rapidement rendu compte qu'en dormant, je pouvais me répéter le cours, "discuter" avec moi-même sur le texte, sur un point particulier qu'il fallait comprendre et intégrer. Ainsi, sans perte de temps et sans réel manque de sommeil, j'étais devenu plus efficace dans mon apprentissage. D'autres personnes m'ont rapporté la même expérience. Il s'agit d'une méthode de travail, d'une gymnastique ; certains s'entraînent en faisant de la gymnastique physique, on peut aussi s'entraîner de cette façon, qui est à la portée de chacun.
La créativité du rêve
On peut réussir des choses beaucoup plus intéressantes : Wagner a entendu en songe le thème de l'Or du Rhin, Mozart, celui de la Flûte enchantée, Descartes a vu en rêve le plan de son œuvre, le chimiste Stradonitz, plus près de nous, a vu en rêve la structure du benzène, Flemming a découvert la pénicilline en rêve, etc.
Il s'agit là de véritables expériences créatrices qui prouvent combien le travail du rêve est important. Il est extraordinaire de penser qu'en allant à l'opéra voir la Flûte enchantée, on assiste à un rêve de Mozart. On peut donc voir, en état d'éveil, le rêve de quelqu'un, le partager, s'incorporer à un état de conscience autre que celui de la vie ordinaire. De même, on ne se rend pas compte que dans ce monde si concret et si matériel, en utilisant certaines technologies, certains médicaments découverts sous l'inspiration d'un rêve, on utilise en fait des choses totalement oniriques, c'est-à-dire immatérielles, impalpables. Ce monde des rêves, apparemment ailleurs, est pourtant proche du monde quotidien, lui-même mitoyen de l'ailleurs.
La puissance de formalisation, d'invention, de créativité de l'activité nocturne est extraordinairement efficace dans la vie de tous les jours. A condition, bien sûr, de se rappeler le rêve, c'est-à-dire de le ramener de cette autre dimension qui n'est pas celle du monde sensible avec ses repères ordinaires de temps et d'espace. En effet, durant le rêve, on perd le notion du temps : comment savoir combien de temps on a rêvé, une éternité, une nuit, un instant ?
Seuls les chercheurs, en réalisant des enregistrements à l'aide d'électrodes peuvent le dire, car nous n'avons pas l'impression d'un temps chronologique durant le rêve. Et dans quel espace se trouve-t-on : ici, ailleurs, chez soi ? Les repères disparaissent durant le rêve.
Malgré cette apparente perte des repères habituels, il y a néanmoins un cadre structurant, sinon comment, à son réveil, écrire la Flûte enchantée, comment écrire des formules chimiques ou inventer des choses tout à fait pratiques et concrètes. C'est un peu comme ces nouvelles théories du chaos qui contiennent en elles-même de l'ordre, mais un ordre impensable ou difficile à comprendre par nos consciences.
Comment donc "repêcher" le rêve, comment le ramener, comment discuter avec lui ? Et cela d'une façon opérationnelle, pratique, quotidienne. Car dialoguer et danser avec son rêve, le faire revenir de son monde vers le nôtre, c'est se relier à soi-même.
La difficulté vient en général du fait que les gens se trouvent et se voient comme scindés en deux : celui qui travaille et celui qui se repose et encore, quand il n'y a pas de projections supplémentaires de la personne. On aboutit à des êtres éclatés qu'il est très difficile de relier. La vie est alors vécue de façon éclatée, c'est-à-dire qu'il y a perte des repères identitaires.
Or il faudrait pouvoir se relier en sachant que l'on fait des choses toujours différentes, donc qu'on suit un rythme d'existence varié mais qu'on reste soi-même en permanence. Sinon le danger est d'utiliser le rêve, puisqu'on rêve de toute façon, pour compenser les dégâts de la journée et de se servir de cet extraordinaire mécanisme uniquement pour rééquilibrer un être scindé en deux ou en plusieurs : c'est un phénomène de compensation et non d'intégration.
Pour éviter cela, il nous faut circuler correctement entre ces deux mondes qui ne sont qu'un, celui de l'espace-temps quantitatif et l'autre. Dans notre monde ordinaire, nous avons des repères éducatifs, socio-culturels, variables selon les pays et les cultures. Ils nous permettent de nous socialiser, de nous intégrer à une collectivité pour y vivre. Dans l'autre monde, les repères sont transcendants, ils sont de tous les temps et nous obligent à être nous-mêmes au-delà des apparences et des codes quotidiens. Le sommeil, en nous introduisant dans le rêve, nous sort de nos repères habituels, car nous nous trouvons alors dans d'autres dimensions, avec d'autres possibilités. Il y a rupture de l'état de conscience ordinaire et passage à un état modifié de conscience, sans qu'il y ait pour autant interruption de la conscience elle-même.
Le sommeil et les rêves
Les bio-rythmes qui régissent notre fonctionnement physiologique sont naturellement présents dans le sommeil. Il existe un cycle du sommeil caractérisé par différentes phases de sommeil plus ou moins profond, se succédant et se renouvelant durant la nuit, toutes les quatre-vingt, quatre-vingt-dix minutes. Après la phase d'endormissement, la phase de sommeil léger est suivie des phases trois et quatre de sommeil plus profond. La cinquième phase est dite paradoxale, car le sommeil y est très profond, mais les mouvements oculaires qui apparaissent alors sur le tracé électroencéphalographique, s'accompagnent d'une activité cérébrale similaire à celle de l'éveil.
Des rêves peuvent survenir dans toutes les phases du sommeil. Soit occasionnellement, tels les rêves répétitifs, liés à la phase deux, ou les cauchemars de type dépressif liés aux phases trois et quatre, soit systématiquement comme dans la phase de sommeil paradoxal où se situent les rêves qui nous intéressent.
Durant cette petite période de sommeil paradoxal où l'on rêve, le rêve réinjecte en nous les composants de notre propre identité. Plus on rêve, plus on est soi-même. En effet, dans notre vie de chaque jour, nous subissons beaucoup d'influences du monde extérieur et nous pouvons finir par nous homogénéiser, par devenir tous semblables, surtout dans des sociétés comme les nôtres, dites de consommation. Nous perdons le lien avec notre identité, avec notre propre être. Les rêves en nous rappelant qui nous sommes, quel est notre héritage biologique, acquis, intérieur, nous permettent d'affirmer davantage ce que nous sommes et surtout ce que nous aspirons à être. Enlever le sommeil paradoxal à quelqu'un, c'est le diminuer et lui faire perdre son identité. Bien sûr, on rend ainsi les gens plus malléables, plus "dociles". Si, comme le disait Freud, le sommeil est le "gardien du rêve", le rêve quant à lui est notre gardien, il nous protège, il est le garant de notre identité, de nos racines et de notre devenir.
Le nourrisson passe les deux-tiers de son temps à dormir. L'enfant dort et, surtout, rêve beaucoup plus que l'adulte. On dirait que lorsqu'il rêve, il reprogramme son potentiel, il met son identité en place. Au fur et à mesure que la maturité a lieu, la durée de sommeil diminue ainsi que le quota de sommeil paradoxal et de rêves.
Mais d'autre part, quand on monte dans l'évolution, le quota de rêves paradoxaux est plus important. Ainsi, une poule rêve à peu près vingt-cinq minutes par jour, un chimpanzé, soixante minutes et un homme cent minutes. Il semble que la nécessité de se déconditionner de l'environnement devienne plus importante, car on peut ainsi mieux gérer la complexité. Cette reprogrammation de notre identité influence fortement notre comportement et notre conscience éveillée. Donc apprendre à rêver, ou essayer de rêver au mieux, est capital puisque cela fait partie des processus nous permettant de changer notre comportement, c'est un des outils d'évolution possible.
Des différents types de rêve évoqués plus haut, le rêve paradoxal est de loin le plus remarquable, il est transformateur, il est le vrai rêve. Le sommeil paradoxal procure deux sortes de rêves. Le premier que tout le monde connaît est le rêve éveillé : on sait qu'on est en train de rêver, on est acteur et observateur à la fois. Si on se réveille ou si quelqu'un nous réveille à ce moment-là, nous pouvons raconter notre rêve ou au moins quatre vingt pour cent de ce rêve et de façon très claire. Le rêveur a alors l'impression d'avoir vécu quelque chose, il a éprouvé des sensations olfactives, tactiles, etc. La difficulté est d'apprendre à contrôler son cycle de sommeil afin de se réveiller à la fin de la phase paradoxale, et être ainsi capable de se rappeler son rêve au mieux. En effet, si tout le monde rêve, tout le monde ne sait pas se réveiller au bon moment.
Mais il y a un autre type de rêve paradoxal qui pour moi est le rêve capital. C'est le rêve lucide. De ce rêve, on peut modifier le cours, ce n'est pas le rêve qui nous dirige, qui nous entraîne quelque part, c'est nous qui pouvons transformer le rêve en lui injectant certains éléments. C'est dans ce type de rêve qu'on peut apprendre par son rêve. Cette possibilité de dialoguer avec son rêve, de le transformer, de lui faire dire des choses, d'en obtenir certaines explications permet d'avoir une nouvelle conscience des choses durant les périodes d'éveil. Beaucoup de traditions parlent d'apprendre par les rêves, de capter des messages des dieux ou de la Nature en particulier. Pour cela il faut que le rêve soit lucide.
Les chercheurs qui travaillent sur le rêve ont pu constater que lors du rêve lucide, le rêveur pouvait communiquer avec eux. Pour cela, il faut un certain entraînement, mais il est possible pour le rêveur, après accord, de faire certains mouvements pour prévenir les observateurs quand il entre en rêve lucide. Ce rêve permet de développer le travail par les images, par l'imagination, il permet en se pensant autrement de se changer et "d'être" autrement. Il permet d'apprendre, il permet de modifier certains éléments en nous-même et de nous transformer. Ces récentes découvertes au niveau biologique ne font que confirmer ce que disait la Tradition. En effet, dans plusieurs écoles, notamment tibétaines, on enseigne certaines formes de yoga permettant d'apprendre à travers les rêves ; cela commence par l'acquisition de la capacité à surveiller ses rêves et à les diriger. Il existe des techniques de visualisation simples qui permettent à l'individu de faire un voyage dans un ailleurs, qui en réalité n'en est pas un, puisque l'on peut créer sa propre réalité par le rêve.
Rappelons qu'il existe quatre grandes catégories de rêve : les rêves de bilan et de reflet de la journée, les rêves compensatoires, les rêves de transmutation ou de souhaits de transmutation et les grands rêves de prémonitions ou d'intuitions qui ne sont pas simplement symboliques, ils disent des choses très précises qui ne sont pas à interpréter mais plutôt à faire.
La régénération par le rêve
Notre monde créé, avec son espace-temps quantitatif est certainement une bonne chose ; bien maîtrisé il nous offre bien des plaisirs et nous rend bien des services : nous pouvons voir nos actions s'y concrétiser, nous pouvons nous y réaliser et triompher des épreuves. Mais la caractéristique de ce monde est de provoquer l'usure. C'est donc dans le rêve, dans cet état modifié de conscience que tout le monde pratique, que nous allons chercher la régénération, la modification qui nous donne un tonus et une force autres. Ceci en sachant que cette force nouvelle vient de nous-même, de notre être intérieur. Ce faisant, nous relions ces deux actions qui sont nécessaires en nous-même, la rupture et la réintégration, on acquiert ainsi une extraordinaire plasticité, on devient plus libre, moins conditionné.
Tout le problème est d'apprendre petit à petit à faire circuler nos états modifiés de conscience, qui sont complémentaires et à nous appuyer sur ce guide intérieur qui nous permet d'aller un peu plus loin dans la réalisation des choses de notre vie quotidienne.
Je pense qu'aujourd'hui nous nous endormons avec beaucoup de choses qui nous viennent des autres, parfois devant la télé, parfois en lisant un journal, etc. On emmène donc avec soi dans son sommeil beaucoup d'éléments de son environnement. Il faudrait au contraire s'isoler un peu, essayer de faire la part des choses, voir quelle expérience positive on a vécu dans la journée et s'endormir avec l'idée d'un message à retrouver dans le sommeil. C'est simplement un problème de volonté de programmation. La difficulté est de lâcher prise tout en gardant son objectif.
L'objectif de toute tradition est de se programmer soi-même et non d'être simplement programmé. Or nous avons nos propres moyens de programmation : la visualisation. C'est pourquoi la plupart des techniques, en particulier anciennes, utilisent la contemplation d'objets, de diagrammes etc., qui permettent d'exercer son imagination, c'est-à-dire sa capacité de se représenter les choses.
Pourquoi se les représenter ?
D'abord parce qu'en tant qu'hommes, nous sommes fondamentalement des êtres d'imagination. La fonction de représentation n'est pas seulement une reconstitution mécanique des choses telles quelles : un peintre faisant un tableau ne restitue pas les choses comme le ferait une simple photo. C'est que "l'image" peut contenir et stocker plusieurs significations bien plus aisément que le concept. Le langage conceptuel travaille avec la raison qui s'exerce fondamentalement dans l'état de conscience ordinaire. Pour sortir du régime conceptuel analytique sans cesser d'exercer une activité mentale, il faut passer au régime image, géré par l'hémisphère droit de notre cerveau. Ce type de fonctionnement, qui est en nous, permet d'avoir une vision de synthèse globale interactive des différents éléments qui composent les choses. C'est l'intérêt et la force des images, apporter une globalité, donc un sens, et expliquer plusieurs choses à la fois.
Ainsi le concept d'arbre en donne une définition qui peut être utile mais s'arrête là. Au contraire, l'image de l'arbre le montre en tant qu'objet mais aussi en tant que symbole de l'union du ciel et de la terre : les racines plongent dans le sol, les branches se perdent dans le ciel et le tronc relie les deux ; l'oiseau se pose sur l'arbre, le serpent grimpe sur l'arbre et ces deux antagonistes deviennent le symbole de l'harmonie des contraires. La symbolique des peuples du monde entier utilise les images et c'est ainsi qu'elles se retrouvent convergentes au niveau des signifiants, alors même qu'aucun contact n'a eu lieu entre ces peuples. S'entraîner à travailler par images, c'est organiser son champ imaginaire. On peut ainsi intervenir davantage sur ses rêves qu'au moyen des idées conceptuelles.