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   Juin 10

L’homme contaminé par la machine ? L’homme-mécanique agit sans vraie relation avec son environnement, obsédé par l’efficacité...

 

Pour la Dignité de l’homme

par Fernand Schwarz, fondateur de Nouvelle Acropole en France

(Extrait d’un article paru dans la revue Nouvelle Acropole n° 96 en 1987…  mais toujours d’une profonde actualité !)


Même si la mode voudrait nous faire croire  que toutes les valeurs sont égales, nous sommes contraints de reconnaître qu’il existe des éléments qui structurent la conscience de l’homme et d’autres qui la désintègrent. 

Certaines valeurs  permettent par exemple à l’homme de dépasser ses instincts et ses pulsions animales ;  d’autres en faisant sauter certains filtres régulateurs ne font que le rendre esclave de ses pulsions les plus obscures. Comme le dit Edgar Morin, l’homme est à la fois « sapiens » et « démens », sage et fou. 


Ceci dit, le grand enjeu est de comprendre  que certains systèmes de valeurs ont érigé dans le passé – et continuent d’ériger encore aujourd’hui – les zones obscures de l’être en valeurs positives à exalter, exacerbant ainsi la barbarie latente de l’homme ; d’autres par contre, tout en dévoilant ces zones d’ombre proposent une pédagogie de transmutation de ces failles ou faiblesses en qualités. 


Sans tomber dans la distinction manichéenne du bien et du mal érigés trop souvent en absolus, nous constatons que certaines valeurs éloignent l’homme de l’humain alors que d’autres l’en rapprochent.  Ce sont ces valeurs logiques, esthétiques éthiques et spirituelles conduisant à l’humain que Nouvelle Acropole défend depuis ses origines.

C’est ce que nous entendons par défendre la dignité de l’homme.


A une époque où l’on parle beaucoup des droits de l’homme, défendre la dignité humaine signifie bien sûr dénoncer les systèmes de valeurs qui forcent l’homme à être moins que lui-même, mais c’est aussi et surtout lui donner les moyens d’acquérir une véritable qualification intérieure, pour lui éviter de tomber dans le piège de la barbarie. Défendre la dignité de l’homme ne se limite donc pas au domaine strictement observable (manger à sa faim, avoir de quoi se vêtir …), c’est aussi encourager les individus et les collectivités à sortir de la mentalité d’assistanat et à s’affirmer tout en reconnaissant et respectant l’autre.  C’est prendre conscience qu’une philosophie ou une spiritualité qui défend la dignité de l’homme peut et doit conduire à l’ouverture et au dialogue avec l’autre.


Il est temps d’encourager les gens et d’œuvrer pour que chacun de nous puisse se tenir debout à l’intérieur de lui-même et puisse s’adapter, sans pour autant céder à la compromission.


La barbarie est-elle morte ?

Comme le dit le sociologue Raymond Boudon, il faut « armer l’âme » pour mettre l’individu en position de juger le vrai du faux, le juste de l’injuste.  Il faut pouvoir donner aux hommes des moyens concrets pour vivre et s assumer pleinement.  Il ne suffit pas d ’alerter l’opinion publique ; il faut aussi proposer à chacun une qualification intérieure car la dignité humaine se gagne au prix d’une transmutation intérieure.

Comme loan Couliano l’écrivait très pertinemment dans nos colonnes, dans un article intitulé « L’offense raciste »[1] …« il est temps de se demander si Hitler, Staline ou tant de responsables de génocides plus récents, sans enlever en aucune manière leur énorme responsabilité individuelle, étaient eux-mêmes des monstres ou s’ils étaient seulement le terrain où a pu s’exprimer le fond même de la mentalité occidentale moderne, mentalité qui, depuis des siècles, s’est octroyé la possibilité d’exterminer des peuples entiers, pour peu qu’ils soient contraires à sa vision de l’ordre du monde.  L’on essaie autant que possible de déshumaniser Hitler ou les nazis, au lieu d’assumer leurs incroyables atrocités comme potentialités de la mentalité occidentale et par conséquent de nous mêmes.  Mais pour faire cette opération, il faut avoir rejoint une certaine maturité individuelle, qui forme par la suite la base d’un processus de maturation collective. »

Nous devons donc oser nous poser les véritables questions, malgré les déchirements qu’elles peuvent nous causer.  Le fait d’accepter le partage du monde effectué à Yalta qui a condamné à la réclusion des millions d’êtres humains, sans les consulter, n’obéit-il pas à la même logique que le fait d’accepter les génocides juif ou tsigane par les nazis?  Pourquoi le Parlement Européen  Pourquoi une démocratie que se dit respectueuse des droits de l’homme s’est-elle sentie obligée d’héberger un empereur fantoche, mangeur d »’enfants ?  Ne s’agit-il pas de signes de faiblesse et de sentiments obscurs de culpabilité qui nous rendent complices au déferlement de la barbarie, du génocide du peuple afghan de celui du peuple khmer, de la destruction du Liban, ou de l’existence des boat people ?

Assumer le passé pour mieux construire l’avenir

Quand les médias deviennent les haut-parleurs du réductionnisme et se font les complices de ce tragique mécanisme de refoulement des zones d’ombre de l’homme, ils peuvent pousser les individus à se réfugier dans les bras de n’importe quelle idéologie sécurisante prophylactique et d’assistanat.  Les médias associés dans l’inconscient collectif à l’idée de liberté, ne font en fait que perpétuer et renforcer les conditions virtuelles de l’éclosion de cette barbarie, que nous avons pu constater à de nombreuses reprises dans nos villes, par exemple dans le stade du Heysel en Belgique ou lors de coupures de courant à Nez York qui ont causé viols, meurtres et actes de vandalisme.

En pleine sociétés démocratiques, respectueuses des droits de l’homme, les médias se font souvent les complices inconscients du développement de la barbarie qui arrive à un seuil de non-retour lorsque des femmes en arrivent à jeter leur enfant dans une poubelle, enveloppé dans un sac en plastique …

Pour pouvoir lutter contre les causes de la barbarie, Nouvelle Acropole propose depuis ses origines une pédagogie permettant à chacun de transmuter les zones d’ombre qui résident en lui et de vivre le respect de l’autre sans renoncer à sa propre identité de se développer et d’épanouir sa personnalité sans tomber dans l’égocentrisme.  A l’aube du troisième millénaire, tout en intégrant les plus récentes connaissances dans les domaines de l’anthropologie de la psychologie et de la sociologie, nous avons ressenti la nécessité de proposer une pédagogie inspirée de l’ancienne démarche des épreuves initiatiques des sociétés traditionnelles qui avaient su, par un jeu de tensions dramatiques, placer les  individus devant leurs propres limites et les inciter grâce à des actions, des rites et des gestes symboliques, à intégrer ces pulsions et ces zones de fragilité à travers les mécanismes rééquilibrants de la conscience.
Devant le bilan désastreux des expériences passées de notre civilisation et les lueurs d’espoir des temps futurs, tout nous pousse à penser qu’il faut humblement réapprendre à appréhender le monde en l ;e vivant.  Paradoxalement ce sont les plus récentes connaissances acquises dans les sciences de l’homme et les sciences physiques qui ont permis d’enrichir les outils de cette pédagogie à la fois pluri-millénaire et d’avant-garde.

… 

Le retour de l’imagination

Pour reprendre le constat du physicien Basarab Nicolescu, …« deux manières de concevoir le « réel » ont dominé jusqu’à présent nos représentations du monde.  Le « réel » est conçu soit comme « objectif » (l’homme apparaissant comme investi de la mission de devenir le « maître » d’une réalité extérieure), soit comme « subjectif », créé par l’homme (qui apparaît ainsi comme l’unique source de la « réalité »).  Ces deux conceptions du « réel » procèdent (…) d’une seule et même attitude de vanité, celle de concevoir l’homme comme centre statique et absolu de la « réalité ».  Il y a pourtant une troisième possibilité, qui me semble être en conformité avec la connaissance scientifique moderne :  le « réel » résulte de l’interaction entre le monde et l’homme, qui sont deux facettes d’une seule et même Réalité.[2]

Nous restons conscients qu’il existe encore un important décalage entre cette nouvelle vision du monde qui émerge de l’étude des systèmes vivants et les valeurs qui prédominent encore en philosophie, dans les sciences de l’homme et dans la vie des sociétés modernes.  Mais il y a lieu de croire que ce décalage va aller s’amenuisant puisque, de leur côté, les sciences de l’homme et le « nouvel esprit anthropologique » mettent de plus en plus l’accent sur le sacré et l’imaginaire comme les outils privilégiés permettant de vivre consciemment le réel.  Les questions sur le sacré, l’imaginaire, les symboles qui avaient été évacuées de la vision scientifique mécaniste et positiviste, sont donc désormais largement réintroduites dans le débat culturel.

Des chercheurs comme Paul Rocoeur, Mircea Eliade, Carl Gustav Jung, Henry Corbin nous montrent que le monde des symboles, si actif dans la mentalité archaïque, n’est pas le domaine exclusif de l’enfant, du poète ou du déséquilibré mais qu’il fait partie intégrante de la conscience humaine.  Le fait de redécouvrir que le sacré est un élément irréductible de la conscience de l’homme et de l’activité sociale ne correspond en aucun cas à une volonté de plonger l’homme sans ses pulsions instinctives auxquelles les tenants de l’ancienne rationalité avaient réduit l’activité de l’ »irrationnel ».

Au contraire, les anthropologues redécouvrent aujourd’hui que l’homme a toujours vécu dans une cohérence et que les mentalités archaïques n’étaient ni illogiques ni imprévisibles mais tout au contraire porteuses d’une logique interne tout à fait cohérente :  la logique du sacré.  Grâce à l’étude de l’histoire des religions, l’on constate que la plupart des intuitions mystiques et spirituelles de l’homme des sociétés traditionnelles sont convergentes et animées d’une grande cohérence interne donnée par la fonction du sacré.  C ’est l’intégration de la fonction du sacré qui rend l’homme humain et c’est le vécu conscient du sacré qui donne à l’homme sa véritable dignité.  Si l’irrationnel a été dévalorisé à partir du Siècle des Lumières, c’est parce qu’on l’a opposé de manière manichéenne à la raison raisonnante, c’est-à-dire à l’outil d’analyse, qui tranche et régule les pulsions qui résident dans notre mental.  La rationalité occidentale s’est donc contentée jusqu’à nos jours d’expulser tout élément non appréhendable par la seule voie de la raison cartésienne.  Ainsi, l’imagination a été longtemps considérée comme la « folle du logis » et confondue avec son ombre, le fantasme générateur de fantaisie.

Mais aujourd’hui, nous assistons à une véritable « révolution scientifique » puisque la science est amenée à reconnaître ses limites et à renoncer à l’idée d’objectivité de la science.  L’observateur, avec sa subjectivité et son imaginaire, fait désormais partie de l’expérimentation scientifique.  Un certain nombre de scientifiques parvient à reconnaître que les résultats obtenus lors d’une expérience dépendent étroitement de la façon dont on prépare le champ d’observation pour qu’il réponde à nos questions.  Ainsi il devient de plus en plus clair que le monde reste  impénétrable si l’on veut appliquer la seule raison et les modes de l’esprit discursif à ce qui, par essence, englobe notre raison et notre esprit.  La nouvelle vision du monde remet en cause un certain fonctionnement de la raison, mais ne remet pas en cause la raison elle-même.  La nouvelle rationalité est en fait une rationalité de mutation – et pas seulement de classification – où le subjectif possède une place et où la solidarité entre tous les composants de l’univers est mise en évidence.  L’imagination active est justement la fonction qui permet de percevoir cette solidarité et d’échapper à la fois à la stérilité d’une logique purement discursive  et aux dérèglements de la fantaisie ou de la sentimentalité.

Ni incertitude, ni fanatisme …

La pédagogie de Nouvelle Acropole s’inscrit donc dans cette nouvelle façon d’appréhender le monde fondée sur l’intégration de la raison et de l’imaginaire.  L’actuelle « révolution scientifique » qui réintègre la culture et la science contemporaines dans une dimension sacrée et métaphysique – atemporelle et universelle – permet de parler de convergence entre Science et Tradition, sans pour autant tomber dans le concordisme, ni le syncrétisme.  L’approche transdisciplinaire qui est la nôtre propose un enrichissement mutuel de la Science et de la Tradition.
C’est une approche qui débouche sur une gnose, comprise comme une interaction dynamique entre connaissance et foi, car nous faisons nôtre le jugement de Pascal selon lequel une connaissance sans foi conduit à l’incertitude et une foi sans connaissance peut conduire au fanatisme.

Vers une nouvelle gnose

Nous sommes pour une appréhension des êtres et des choses qui soit à la fois rationnelle et intuitive, selon « la rationalité des mystiques », pour reprendre les termes de Michel Cazenave.  Derrière le chaos apparent du réel, il s’agit de découvrir les lois, le sens caché de l’organisation de la nature.  Cette quête est inséparable d’une plongée intuitive dans le monde du mythe et du symbole auquel on ne peut adhérer que par une expérience individuelle.  Cette nouvelle vision du monde signe la mort du « deus ex machina » qui faisait de la nature un univers désenchanté, un simple automate privé de vie.  Nous redécouvrons que la contemplation de la nature peut être révélatrice d’une connaissance vivante et pas seulement d’un plaisir esthétique.  En donnant accès à de nouvelles analogies et cohérences entre les choses, l’approche globale et symbolique redevient directement opérative, dans un univers composé de plusieurs niveaux de réalité.  Chaque observation concrète empirique s’insère dans une vision globale, totalisante mais pas totalitaire de l’univers, vision qui reste indéfiniment ouverte.

Toute religion traditionnelle, y compris celle issue des traditions judéo-chrétiennes, a toujours proposé une gnose.
La gnose, au sens plein du terme, n’est pas le savoir tout court.  La gnose est à la fois sagesse et foi.  Henry Corbin disait « qu’en tant que ce qu’elle sait ne relève pas des évidences positives empiriques ou historiques, elle croit.»
L’essentiel n’est donc pas d’inventer, mais de retrouver l’articulation vivante de toutes les choses visibles et invisibles.  Et l’approche symbolique permet d’avoir accès à une vision réenchantée du monde, qui garde entier son mystère.  Sans nier le fait qu’il puisse exister des mouvements pseudo-spiritualistes qui cherchent à prendre refuge dans un savoir ou une foi, l’on ne peut reprocher, comme le font les jésuites dans un numéro de leur revue Etudes [3] à ceux qui participent à l’enrichissement mutuel de la foi et de la connaissance de vouloir se réfugier dans la nostalgie d’un utopique âge d’or et ne pas assumer la réalité du monde.  Bien au contraire, la finalité de la transdisciplinarité n’est pas de bâtir une nouvelle utopie, un nouveau dogme dans une recherche de pouvoir et de domination.
C’est une démarche qui ne véhicule pas de certitudes absolues, mais, par un questionnement permanent du réel, mène à l’élaboration d’une approche ouverte.  Cette approche transdisciplinaire est d’ailleurs inscrite dans notre propre cerveau par l’interaction dynamique entre ses deux hémisphères.

Notre vision se présente donc à la fois comme un mode de vie et comme une éducation du regard.  C’est une nouvelle façon de vivre la spiritualité, qui intègre le permanent et l’éphémère sans tomber dans des propos réductionnistes, dogmatiques ou sectaires. C’est vivre la vie en herméneute, en découvrant chaque fois davantage la richesse et la cohérence intime des correspondances micro-macrocosmiques ;  c’est vivre éloigné de tout dogmatisme et de tout intellectualisme desséchant.

L’Acropole, espace de transmutation

Les études sur le fonctionnement de la conscience prouvent que plus l’homme évolue, plus la structure de son espace intérieur lui permet de relier les « contraires ».  Il crée alors en lui-même une géographie sacrée, une boussole intérieure siège de la complémentarité et du discernement. La géographie sacrée est cet espace structurant charnière entre le visible et l’invisible, que les sociétés traditionnelles incarnaient déjà dans leurs cités, images réduites du monde et espaces privilégiés de communication entre les différents plans de l’univers.
Mais la géographie sacrée est aussi l’organisation de l’espace et du temps intérieur, à la fois physique, psychologique et spirituel de l’homme.

Le but de Nouvelle Acropole est d’aider ses membres à réaliser leur propre géographie sacrée, cet espace médiateur créant un lien entre les choses et permettant l’émergence d’une conscience unificatrice.
C’est pourquoi Georges Livraga a choisi le terme ACROPOLE pour symboliser l’émergence en chaque être humain de cette conscience à la fois centre et sommet.  Aujourd’hui, les multiples centres Nouvelle Acropole dans le monde proposent non seulement de nouveaux espaces de communication et de dialogue entre les hommes, mais aussi de nouveaux espaces de communication à l’intérieur de chaque être.

Des milliers d’hommes et de femmes peuvent, malgré les différences d’âge, de sexe, de condition sociale, de religion ou de race, vivre dans le monde un sentiment de fraternité, alors que s’épanouit aujourd’hui la «génération de l’égo», rendue narcissique et orpheline par la « société du moi ».

Nous restons conscients que les obstacles et les difficultés ne se sont pas aplanis, mais nous constatons avec optimisme qu’après trente ans d’efforts, nous avons réussi à défendre la dignité de l’homme, grâce à un réseau international d’individus conscients de l’enjeu et capables de transmettre leurs expériences par leur propre exemple.   


 

Est-il utopique de penser que cet exemple puisse faire prendre conscience à d’autres de l’importance de la transmutation intérieure comme moyen efficace pour défendre la dignité de l’homme ?



[1]

Revue Nouvelle Acropole - Dossier  le racisme et la Nouvelle Anthropologie,  1985, page 3

[2]

Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le monde, Ed. Le Mail, 1985

[3]

Etudes, mars 1987 ; articles le Réveil de la gnose et la gnose ou le réenchantement du monde

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