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   Juin 10

L’homme contaminé par la machine ? L’homme-mécanique agit sans vraie relation avec son environnement, obsédé par l’efficacité...

 

Peut-on pratiquer la paix dans une société de violence ?

Par Fernand Schwarz

Article paru dans la revue Acropolis n° 201


Depuis toujours, les hommes se battent pour la paix. Qu’est-ce que la paix ? est-elle simplement la préservation du cadre de vie ou le résultat d’un travail sur soi permettant d’être confiant et serein face à la vie et aux autres ?


Du latin pax, la paix désigne habituellement un état de calme ou de tranquillité ou une absence de perturbation, d’agitation ou de conflit. Elle est universellement considérée comme un idéal auquel tout le monde aspire.

La paix permet de vivre la liberté dans le calme.


La paix est l’affaire de tous


Pour Cicéron, la préservation du cadre de vie permet de vivre en toute liberté. Si ce cadre est menacé, si la liberté est en danger, alors il faut sortir de son confort personnel, se battre et militer dans la rue pour la paix. Si on ne le fait pas, l’espace social perd sa tranquillité et la violence envahit la société.


Ce défi est celui de l’époque romaine : exercer sa liberté dans un cadre où règne l’harmonie des relations sociales entre citoyens, grâce à un intérêt collectif et social, ce qui est la clef de la définition du citoyen. La perte du modèle de citoyen et de l’exercice des droits et devoirs du citoyen peut attirer la violence en société. Un des devoirs du citoyen est justement de promouvoir la paix dans le cadre social et de l’exiger.


Assumer les conflits


Pour Hobbes, la paix implique de se battre pour elle, pour faire cesser les conflits. Cela suppose que les deux parties assument le conflit, c’est-à-dire acceptent leur part de responsabilité et cherchent une solution durable. Mais pour arriver à cela, il faut sortir de la tendance animale dans laquelle le conflit se règle par la force (la force autoritaire et autocratique du souverain, du tyran, du despote ou de la masse), la fuite ou, au contraire, par l’intimidation. Les sociétés les plus évoluées ont toujours eu recours à la loi pour gérer un conflit d’intérêt ou de violence. Mais beaucoup d’idéologies se fondent sur la notion de force, parfois de façon paradoxale, au nom du droit ou du respect des droits.


La paix, un état à instituer


Pour qu’une société soit véritablement humaine elle doit se soucier de l’épanouissement réel des hommes, pour qu’ils exercent leur liberté et qu’ils puissent agir par rapport à eux-mêmes et aux autres, et progresser. Pour cela, l’État doit institutionnaliser la paix par des lois, des règles, des critères d’autolimitation des uns et des autres, sous peine d’assister à un état de violence permanent.


La sécurité ne dépend pas uniquement de l’absence de rapports d’hostilité. Il faut aller au-delà des règles de simple tolérance et être capable de vivre ensemble, de tisser des liens les uns avec les autres, de cultiver la paix sociale. Si ces liens sont distendus, la paix ne sera plus pratiquée et chacun restera chez soi. Dans le meilleur des cas, les uns ne seront pas hostiles aux autres mais on aboutira à une paix armée.


La violence apparaît non pas à cause des problèmes socio-économiques mais à cause de la perte des valeurs morales et de la disparition du droit. On ne résout pas la violence par de simples mesures socio-économiques. On n’achète pas la paix, on la partage.


La confiance et la sérénité face à la vie


Pour Épicure, Il faut être serein et confiance face à la vie et à la mort.La confiance mène à l’état de sagesse. Son corollaire est l’état de paix galenismus. L’étude de la nature et de ses lois permet d’apprendre et d’acquérir une certaine sagesse qui donne l’état de paix.


Ce sont nos craintes, nos doutes et nos angoisses qui nous font quitter l’état de paix. Il faut voir les choses comme elles sont, accepter la vérité, tout en restant positif. À partir de cet instant, on peut progresser.


Avoir confiance en soi et les autres


Vivre en paix, pour vivre ensemble, suppose confiance en soi et dans les autres. Il faut pouvoir garder la tête froide devant les événements et repousser ses craintes. Ce qui implique, du point de vue individuel, se maîtriser soi-même, et du point de vue collectif, dialoguer, échanger et vivre ensemble pour ne pas sombrer dans la violence aveugle.


Épicure précise que si les institutions humaines visent à réaliser le bien de la nature, c’est-à-dire à conférer aux hommes la sécurité et la confiance, leur œuvre est limitée et se confine au domaine des biens matériels et artificiels. Les biens matériels, les honneurs, un bon cadre social ne sont pas suffisants pour que la paix soit durable et que la confiance puisse être partagée. La paix ne dépend donc pas du seul pouvoir politique.


La formation du philosophe


Aucune institution mondiale, nationale ou régionale ne peut maintenir la paix. Elle ne peut que sanctionner et n’a aucun moyen de l’institutionnaliser, comme en témoigne l’Organisation des Nations Unies. De même, les institutions politiques et sociales sont limitées pour apporter la paix aux individus.


Dans le meilleur des cas, le pouvoir politique peut promouvoir des écoles de philosophie à la manière classique, qui pratiquent la philosophie, pour aider les individus à travailler sur eux-mêmes, à développer un certain nombre d’outils et de techniques et à trouver la paix à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous sommes tous responsables des violences engendrées dans la société. Certains sont les agents objectifs (les casseurs…), d’autres les complices, en restant à côté du problème et en se donnant bonne conscience.


La philosophie atemporelle peut donner des clés précises et totalement expérimentées sur le sujet. La préoccupation du philosophe est donc la formation des individus pour qu’ils puissent travailler pour la paix au niveau individuel et promouvoir des valeurs de solidarité et de paix sociale au niveau collectif. D'où l’énorme importance d’institutionnaliser la paix.


La pratique de la prudence


Les philosophes de l’Antiquité classique ont démontré que l’antidote de la violence est la pratique de la prudence, la petite sagesse ou la sagesse pratique. (1) C’est la capacité d’anticiper, de prévoir, d’agir sur soi et sur les autres, dans une perspective de promotion de la paix sociale, de l’équilibre et de l’harmonie de l’être. Tout acte imprudent développe la violence car il obéit à la réaction et pas à l’anticipation. Pour établir un gouvernement durable, il faut travailler avec anticipation, sous peine de tout refaire à chaque fois. Ceci implique de maîtriser ses pulsions, de travailler sur sa propre violence et d’agir pour l’avenir et non à court terme, eu égard à ce qu’on attend de nous. Il faut avoir confiance dans l’avenir.


Si dans des lieux difficiles (les banlieues) une minorité est capable de redonner la confiance et montrer l’exemple, d’apporter un havre de paix et un certain savoir, petit à petit des noyaux de confiance se reforment. Les organisations basées uniquement sur la force et la violence s’autodétruisent rapidement par ce même phénomène de violence. Il faut apprendre à travailler par petits noyaux.


Ainsi, si la paix suppose de se dépasser soi-même, c’est par l’homme que passe le processus de paix. L’Unesco indique dans son préambule que «c’est dans l’esprit des hommes que naissent les guerres, c’est dans leur esprit qu’il faut ériger les défenses de paix». Et la violence cédera le pas à la paix…

(1) Voir article paru dans la revue 198 «La philosophie, une réponse à la violence» de Fernand Schwarz

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