(Editorial de la revue n° 144, Décembre 1995)
Dans le désordre international qu’on constate aujourd’hui, la responsabilité des démocraties n’est pas moindre que celle des régimes tyranniques. Habituées à une société dont l’ordre apparent donnait un sentiment de sécurité, d’efficacité et de maîtrise, déconcertées, angoissées, voire paniquées devant la disparition de cet ordre mis en évidence par les dysfonctionnements sociaux, économiques et politiques, tant au niveau national qu’international, devant tant de symptômes d’un désordre non maîtrisé, les démocraties modernes réagissent comme si l’ordre établi ne subissait qu’une atteinte bénigne, temporaire, et ne le remettant pas en cause.
Depuis l’effondrement du mur de Berlin et la guerre du Golfe, lorsqu’un désastre survient quelque part, on se contente d’envoyer des troupes dans un objectif humanitaire pour avoir bonne conscience. Mais on refuse d’utiliser la force pour défendre le Droit, devenant ainsi complices de ceux qui utilisent la force pour bafouer le Droit. C’est la preuve manifeste d’une profonde crise morale – et pas seulement matérielle – au sein des démocraties occidentales.
Quand les sociétés sont touchées dans leurs convictions intérieures, c’est leur cohérence et leur cohésion mêmes qui sont remises en question. Nous constatons aujourd’hui avec tristesse l’épuisement d’un imaginaire qui n’est plus capable de mobiliser pour des causes nobles : la justice, le droit, le respect d’autrui, la lutte contre l’empire de la force aveugle, toutes valeurs qui ont été au départ sources de son dynamisme et des accomplissements qu’il a permis. Les régimes marxistes, pendant des démocraties occidentales, sont morts de leur incapacité à se remettre en cause et de leur acharnement à garder à tout prix l’apparence.
Les démocraties occidentales, incapables aujourd’hui de se remettre en question et d’accepter de voir le réel, incapables de se réformer pour autre chose que la simple survie et un bonheur matérialiste, sont en train de succomber à la même maladie. Auto-hypnotisées par leur discours sur le Droit, elles ont oublié la notion de Devoir.
Réclamant tous les droits, on a gommé les Devoirs, jusqu’aux plus fondamentaux ; le devoir de solidarité entre êtres humains, le sentiment d’unité en tant qu’humanité. Cédant à la complaisance, elles ne visent plus qu’à sauver la face devant leurs propres opinions publiques.
Démythologisé déraciné, coupé de ses propres convictions, l’Extrême Occident se meurt. Notre étude tente d’expliquer les raisons d’un tel épuisement et d’apporter des pistes pour un renouvellement.
Ce n’est pas en effet parce qu’un système s’épuise que les individus doivent pour autant périr. Les systèmes tombent, les hommes survivent aux systèmes et, restés debout, relancent l’humain.