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   Juin 10

L’homme contaminé par la machine ? L’homme-mécanique agit sans vraie relation avec son environnement, obsédé par l’efficacité...

 

Les songes dans la tradition indienne

Par Marie-Françoise TOURET

Article paru dans la revue 130


Parmi les grandes traditions qui ont accordé au rêve une attention particulière, nous avons choisi de vous présenter le rêve dans la tradition indienne à travers ses deux grands courants, brahmanique et bouddhique. Il est en effet intéressant de se demander comment le rêve était envisagé par une philosophie qui a toujours considéré le monde dans lequel nous vivons comme celui des apparences et de l'illusion, comme le véritable songe.


Les songes dans la tradition brahmanique


Dans les Upanishads, les plus anciens écrits philosophiques de l'Inde, on explique que l'âme humaine peut connaître quatre états.

Le premier est l'état de veille, le nôtre lorsque nous ne dormons pas.

Le deuxième et le troisième se vivent pendant le sommeil. Le deuxième est l'état de rêve, le troisième celui du sommeil profond qui ne connaît pas le rêve. "Lorsque, complètement endormi, tout à fait apaisé, on ne connaît plus de rêves..., on n'a plus de contact avec le mal, car on est alors revêtu de clarté".

Le quatrième enfin est l'absorption dans le Brahman ou l'Absolu. "Celui qui, les sens absorbés comme en sommeil profond, contemple celui qu'on appelle OM, le guide à l'aspect lumineux, le sans-sommeil, le sans-vieillesse, le sans-mort, le sans-douleur, il devient lui aussi, dit-on, celui qu'on nomme OM, le guide à l'aspect lumineux, le sans-sommeil, le sans-vieillesse, le sans-mort, le sans-douleur."


Chacun des trois premiers états est plus proche du quatrième. Autrement dit, dans le rêve, la conscience humaine peut accéder à une connaissance, lointaine certes, mais plus proche de l'Absolu que ce qu'il peut en appréhender à l'état de veille. Il lui suffit d'interpréter les images symboliques qu'il en rapporte. C'est ce que l'aident à faire un certain nombre d'écrits à travers les siècles.


Tout d'abord, chacun des tempéraments - l'Inde ancienne en reconnaissait trois - colore les rêves. Les bilieux qui sont sous le signe du feu, les flegmatiques sous le signe de l'eau et les sanguins sous le signe de l'air font des rêves conformes à leur nature et qui ne relèvent pas d'une interprétation particulière. Par ailleurs, le moment du rêve est à prendre en considération. La nuit se partage en trois périodes de trois heures et "les rêves de la première veille se réalisent dans l'année, ceux de la deuxième veille dans les huit mois, mais à la troisième veille, ils sont déjà à moitié réalisés".


La clé des songes donne de longues listes de rêves qui constituent des présages heureux ou néfastes. C'est ainsi qu'il est bon de voir "des parasols, des miroirs, des fruits, des turbans et des guirlandes blanches ainsi que du poisson, de la viande crue, du lait caillé, du lait doux et du sang". Par contre, "la chute des cheveux, de la barbe et des ongles est signe de chagrin..."


Il est possible de tuer les effets d'un mauvais rêve "en rendant un culte aux figuiers sacrés, en faisant don d'un vase de grains de sésame, en touchant une vache, en faisant des dons aux brahmanes", etc. Un autre ouvrage recommande de se rendormir après un mauvais rêve pour l'empêcher de se réaliser. Il est également possible, en se plaçant dans des conditions favorables, de provoquer des rêves qui éclairent sur ce qu'il convient de faire. Ainsi,"si un roi qui connaît les règles désire mener une expédition, qu'il accomplisse les rites magiques de prospérité.


Puis, de blanc vêtu, la parole retenue, les sens maîtrisés, que le roi, après avoir charmé le sol, s'installe pour la nuit (...), puis, l'âme concentrée, qu'il dorme."
Selon le type de rêves qu'il fait, il saura s'il doit ou non donner suite à son projet.

Certains rêves sont provoqués par les trépassés ou fantômes et il convient, une fois réveillé, de suivre des recommandations précises et de se livrer à des actes rituels, dont des sacrifices aux morts, "pour franchir tous les obstacles et gagner le chemin de la délivrance."


Les rêves sont d'autre part utilisés pour établir des diagnostics médicaux et apprécier les chances de guérison. Deux grands recueils médicaux leur consacrent un chapitre entier. "Je parlerai des rêves, en rapport avec la mort et la santé ; des rêves faits par les amis du malade comme par le malade lui-même." Suit une description des rêves qui annoncent une maladie (voir tomber les étoiles, par exemple), la mort (pour un migraineux, se voir pousser un arbre dans la tête, etc.), de guérison (monter à dos d'éléphant ou sur une montagne...).


Les rêves jouent un rôle considérable dans la littérature hindoue et ses épopées, tant le Mahabharata que le Ramayana.

Un des systèmes philosophiques et mystiques du shivaïsme (1) du Cachemire aurait un rêve pour origine. Vasugupta, son fondateur, parti dans la montagne à la recherche d'un roc dont il avait rêvé, découvrit, gravés dessous, les Shiva-soutra (recueils d'aphorismes), condensé de la mystique shivaïte.


Dans un Tantra (texte sacré), le même Vasugupta explique comment le yogi en yoganidra (sommeil propre au yoga), étant parfaitement recueilli en lui-même, s'il respire de façon lente et sonore, peut maîtriser le rêve de façon à voir en rêve ce à quoi il aspire. Il lui faut pour cela ne jamais être inconscient, même dans le sommeil ; se tenir dans un demi-sommeil, à la jonction de la veille et du sommeil ; respirer avant de s'endormir de façon à s'insérer là même où il peut entrer en contact avec l'énergie pure, c'est-à-dire entre l'inspiration et l'expiration. Par ailleurs, les textes de cette école rapportent comment l'adepte est initié, en rêve, par Shiva lui-même, et les conditions à remplir pour cela.


Les songes dans la légende du Bouddha


La tradition bouddhique assimile le corps à un miroir, le sommeil aux ténèbres, la pensée à la lumière. En conséquence le rêve se produit lors du sommeil léger, dans l'état intermédiaire entre la veille et le sommeil profond où la pensée est inactive.

Parmi les différents types de rêves, seuls sont considérés comme authentiques les rêves prémonitoires qu'il convient de faire interpréter. Les plus fameux appartiennent à la légende du Bouddha et tournent autour de sa personne, soit qu'ils le concernent, soit qu'il les explique.


Ainsi, la reine, sa mère, fit, avant sa naissance, le rêve suivant - sujet fréquent de représentation iconographique - qu'interprétèrent les brahmanes : "Blanc comme la neige ou l'argent, plus brillant que la lune et le soleil, le meilleur des éléphants, aux beaux pieds, bien balancé, aux fortes articulations, aux six défenses, dur comme le diamant, le magnanime, le très beau s'est introduit dans mon sein."


Avant qu'il n'abandonne sa famille et le palais du roi son père pour mener la vie errante qui précéda son illumination, ce dernier le vit en rêve "sortir de la maison, escorté d'une troupe de dieux, puis s'en aller, moine errant, couvert d'un vêtement rougeâtre. Là-dessus, le roi s'éveilla. En toute hâte, il pressa de questions un gardien du gynécée pour savoir si le jeune prince était dans l'appartement des femmes. Le gardien lui répondit :'Il y est.' Mais la flèche du chagrin avait transpercé le cœur du souverain et, comme il pénétrait dans le gynécée :'Certes, pensait-il, il partira, mon jeune prince, puisque ces présages me sont apparus'."


 
Sa femme elle aussi eut un songe dans lequel elle vit, entre autres choses, trembler la terre, tomber le soleil, la lune et les étoiles. Elle le raconta à son époux qui le lui expliqua : "Parce que tu as vu sortir de la ville des lueurs par centaines de millions et cette cité obscurcie, sans tarder, tout cet univers aveuglé par l'égarement et l'ignorance, j'en ferai un monde de la connaissance parfaite..."


Des recueils relatent la série de cinq rêves qui ont marqué les différentes étapes de l'illumination du Bouddha, et leur interprétation. Dans le premier d'entre eux, "il rêva : cette terre puissante était sa couche royale, le souverain des monts (l'Himalaya) son oreiller, sa main gauche reposait sur la mer de l'est, sa droite sur le mer de l'ouest, ses deux pieds sur la mer du sud." (...) Lors de ce premier rêve, "il n'était pas pleinement éveillé et le rêve signifiait qu'il serait, désormais, tout à fait éveillé." Dans le cinquième, il rêve qu'il arpente une montagne de bouse de vache sans en être souillé. "Arpenter la montagne de bouse de vache, c'était recevoir ce qui lui était nécessaire : robe, aumônes, logement, médicaments pour les malades et il s'en réjouit sans, pour autant, éprouver aucun attachement à leur égard."


Si les récits bouddhiques s'inscrivent dans l'histoire, dans ceux qui relèvent du brahmanisme les notions intemporelles dominent. Cependant, les ressemblances sont frappantes et, tant dans les textes brahmaniques que les textes bouddhiques, le rêve revêt dans la tradition indienne une importance particulière en tant que moyen de communication avec le monde invisible.


(1) Membre, dans l'hindouisme, de la Triade Brahma, Vishnou, Shiva, Shiva est le dieu unique et transcendant des nombreuses écoles shivaïtes.

ACTU : juillet 2010 Les prochains rendez-vous...
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