Par Emmanuel Quad
Article paru dans la revue Acropolis N°177
Alors que l'imaginaire de la fin du monde se nourrissait, il y a peu encore, des cataclysmes nucléaires ou naturels tels que volcans ou séismes, la peur s'est aujourd'hui reportée sur les hommes eux-mêmes.
Après la naïve attente d'un progrès et d'une technique qui nous libèreraient de l'incertitude, c'est l'homme qui apparaît finalement comme la pièce maîtresse du jeu de la vie.
Aujourd'hui, la violence dont il est porteur engendre un profond sentiment de vulnérabilité. Le choc est rude !
Aux antipodes des aspirations d'une société qui rêve de risques maîtrisés, de loisirs et de confort, nous sommes confrontés à la résurgence d'innombrables sources d'anxiété. Dégradations irrémédiables de l'environnement, atteintes à la chaîne alimentaire, modifications du génome, attentats, violences urbaines, agressions en tout genre...la liste des peurs induites par l'homme semble croître chaque jour.
Ceci s'accompagne d'un flot d'informations et d'images, qui amplifient sans retenue le sentiment d'une menace omniprésente.
La peur se vend bien. De la collection «chair de poule» à «Halloween» pour les plus jeunes, aux innombrables séries télévisées et films d'horreur pour adultes, c'est un commerce florissant dans notre société marchande. Mais l'image et le livre ne sont pas les seuls domaines où l'on pince désormais la corde de la peur pour conquérir de nouveaux débouchés.
Ne faut-il pas assurer ses proches contre les risques domestiques, se prémunir des risques du vieillissement, anticiper tout problème de santé, garantir son patrimoine, installer alarmes et systèmes de sécurité, etc. ?
Certes, les risques de mourir un jour sont réels et non mensongers. Les catastrophes tant redoutées se produisent parfois... mais l'exploitation qui en est faite révèle une dérive voyeuriste et mercantile, comme ce fut le cas au World Trade Center où, le choc passé, le commerce a vite repris ses droits, de la vente de tee-shirts à celles de morceaux de décombres.
Faut-il craindre d'avoir peur ?
L'exploitation de la peur n'est pas seulement un business, c'est aussi une arme politique car l'un des meilleurs moyens de manipuler le libre-arbitre est de favoriser le développement des peurs physiques et psychologiques. Ainsi les « maîtres de la caverne », comme disait Platon, parviennent-ils à contrôler les hommes.
L'insécurité est désormais priorité nationale nous transformant en citoyen d'une société apeurée. Un système d'information efficace bombarde l'individu de nouvelles effrayantes qui l'usent et finissent à la longue par le déstabiliser. Saisi par la peur du monde extérieur, l'individu n'a plus qu'à se chercher des palliatifs quotidiens.
Penser à soi car personne ne le fera pour nous, et ne pas refaire le monde car c'est bien inutile, sont désormais les slogans de générations entières. Rien ne sert plus de «gamberger» ni de remettre en cause la société, car le risque c'est le chômage et ses corollaires. Il faut s'intégrer.
La révolution des esprits s'est accomplie. Elle se nomme désormais démission morale, chacun pour soi, tous différents, tous pareils, tristes modèles d'une pensée unique répétée à l'infini sans même l'horizon rafraîchissant d'un regard capable de dépasser les apparences.
C'est la naissance d'un homme stéréotypé, accablé de peurs plus ou moins fondées. C'est l'avènement d'une société de dupes où les hommes embrassent leurs chaînes en échange d'une sécurité hypothétique.
Sortir de la spirale de la peur
Alors tout est-il écrit ou est-il encore possible de lutter contre cette déchéance ?
Peu préparé à la gestion de l'incertitude, sans repères dans un monde engoncé dans le matérialisme, incertain face à lui-même, l'homme est la proie facile de l'anxiété. Lutter contre la peur exige donc un travail philosophique qui conjugue trois temps.
Le sentiment philosophique : sortir de la quête narcissique
La concurrence de tous contre tous crée des rapports de force incessants. Elle engendre la peur omniprésente qu'autrui ne se rende compte de mes faiblesses et n'en profite pour me manipuler et me détruire. Lutter contre la peur, commence par dépasser la peur de l'autre et de sa différence. Elle exige de sortir de cette quête narcissique qui cherche à se retrouver dans l'autre, mais exclue de le voir en soi.
Ne respecter l'autre que s'il est comme moi, ce n'est pas le respecter. Respecter d'autrui, c'est avant tout prendre le risque d'accepter son altérité, sa différence, qu'elle se situe au niveau de la couleur de sa peau ou de ses choix de vie, de son mode de pensée ou de ses croyances.
Alors, et alors seulement, il devient possible de vaincre la peur dans son rapport à l'autre car d'un coup l'éveil de la fraternité, le sentiment philosophique par excellence, vient de se faire jour.
La culture philosophique : sortir de l'immédiat
Le besoin de sens est réel et pressant. Mais la récupération commerciale, le repli sur soi et la faible culture induisent une confusion croissante. Loisirs et besoins spirituels se juxtaposent dans un patchwork personnel où tout se vaut : un stage de yoga, un cours de philosophie, un repas végétarien, un week-end dans la nature... etc.
Cette recherche de sens sombre dans un hédonisme soucieux d'efficacité. Elle est toute entière tournée vers la quête d'un plaisir sans délai. Cette fausse exigence de l'immédiat plonge l'homme dans l'attachement et l'identification à l'éphémère. Et la suprématie d'un présent compté alimente la peur du futur.
Sortir de l'immédiat passe par l'apprentissage d'une culture philosophique, par une ouverture de l'esprit et un décloisonnement des catégories de l'opinion. La culture philosophique fait naître le dialogue intérieur qui rend possible la construction de sa propre intériorité. Elle développe le discernement en transformant la connaissance en une synthèse applicable. L'homme, délivré de la peur du lendemain, n'agit plus simplement par le cœur, mais aussi parce qu'il sait.
Le comportement philosophique : sortir du confort.
Aimer ou avoir compris ce qu'il faut faire n'est pas suffisant pour agir. Il sera nécessaire de vaincre les réticences nées des désagréments que cause le passage à l'action. Exprimer ses choix, son être, est une lutte contre le confort : le confort des préjugés, des habitudes et des idées reçues. C'est prendre le risque de se mettre en jeu et accepter la remise en question indispensable pour évoluer.
L'honnêteté intellectuelle (vis-à-vis de ce que l'on croit) ou l'authenticité (vis-à-vis de ce que l'on ressent) ne suffisent plus. L'exigence s'applique désormais à ce que l'on fait concrètement conformément à ses convictions.
Cette étape nous demande d'intégrer la peur qui est en nous, de l'assumer et de la dépasser. C'est la clé de toute sagesse, et de toute préparation pour devenir un véritable individu. Seul celui qui assume à la fois l'impermanence et la conscience de ce qu'il est peut trouver la force de ne pas céder aux sirènes et faire le choix de l'action juste.
Les bénéfices de la peur sont nombreux et difficiles à combattre car ils sont un mortier qui assemble les briques éparses d'une société sans idéal. On ne combat pas la peur avec des mots, pas plus qu'on ne dissipe les ténèbres avec des explications.
Le seul antidote à la peur est la philosophie. C'est à la fois très simple et très exigeant, mais il n'y a pas d'autre remède.