Par Fernand Schwarz
(Article paru dans la revue Acropolis N°196)
Le rêve est double : c’est un processus qui se déroule pendant le sommeil mais il désigne aussi un projet que l’on souhaite voir arriver dans un avenir plus ou moins proche. Quelle est sa fonction et comment l’utiliser au mieux ?
Le rêve est un processus nocturne qui nous permet d’ouvrir des portes. D’une part, comme nous le constatons fréquemment, nos rêves nocturnes sont liés à des questions qui nous habitent. Ils nous permettent souvent de trouver des solutions et de projeter ce que nous désirons réaliser dans nos vies. Mais en plus de cela, grâce au rêve, nous nous relions à l’être qui est en nous-mêmes. En général, nous n’arrivons pas facilement à contacter cet être intérieur, car nous sommes souvent perturbés par nos préoccupations et les réalités quotidiennes, qui nous coupent en quelque sorte de nous-mêmes.Le rêve paraît donc un moyen d’éveiller cet être intérieur, ce qui est paradoxal puisque cet éveil se déroule quand nous sommes endormis !
Mais qu’est ce que le rêve exactement ?
Les trois clés des rêves
Trois clés permettrent de comprendre le rêve : - La clé biologique : en rapport avec le cerveau. Le sommeil est un processus de régression de nos états de vigilance, permettant la régénération et la croissance de l’organisme.
- La clé psychologique : grâce aux recherches de Freud et de Jung, entre autres, nous savons à présent que le langage des rêves est symbolique et que notre inconscient exprime à travers lui un véritable travail de transmutation et d’alchimie intérieure. On peut classer les rêves en plusieurs catégories selon leur profondeur : rêves de digestion, rêves de compensation, rêves de transmutation ou grands rêves.
- La clé spirituelle : on la trouve, entre autres, dans deux grandes traditions orientales : la tradition hindoue et la tradition bouddhiste tibétaine.
La tradition hindoue, notamment la Mandukya Upanishad, définit très clairement la fonction du rêve dans l’évolution de l’homme intérieur, et l’importance des rêves pour aller du monde matériel, concret, conditionné par l’espace-temps, vers le déconditionnement des sensations et des perceptions extérieures.
Le rêve peut créer une passerelle, une interface pour relier ce qui est intérieur et extérieur en nous. En fonction du matériau onirique que nous pouvons amener à la conscience, nous pouvons progresser dans l’éveil de l’homme intérieur.
L’éveil en dormant
Le bouddhisme tibétain, notamment le Bardo Thödol, ou le Livre des Morts Tibétain (1), explique les trois phases du passage de l’âme dans les états intermédiaires appelés bardos. Ces états vécus après la mort permettent de contacter la racine de l’univers, parcourir le plan mental ou des idées et, ensuite, préparer le retour vers le monde matériel. De façon analogue, à travers le sommeil et les rêves, nous passons de façon plus ou moins consciente par ces divers mondes. En fonction du travail intérieur, il est possible de rentrer de façon éveillée dans ce monde sans forme, quoique tout à fait réel, qui correspond au monde des archétypes de Platon. Pour sortir de l’entre-deux, il faut se libérer du conditionnement du monde observable et sensible, élever la conscience pour contacter ce que les bouddhistes appellent le Nirvana et les Occidentaux l’extase.
Le sommeil paradoxal, lieu du rêve
Le cerveau a besoin de se retrouver, de se régénérer, de se refaire une identité, et il le fait grâce aux rêves nocturnes. Pendant le sommeil, nous vivons des cycles d’une heure vingt à une heure trente où se succèdent plusieurs états du sommeil, jusqu’à parvenir à la cinquième phase du cycle, le sommeil paradoxal, d’environ une vingtaine de minutes et pendant lequel nous rêvons. Ainsi, nous rêvons plusieurs fois dans la nuit. Dans le sommeil paradoxal, le corps et le cerveau ralentissent leurs activités, il y a une perte de vigilance et une déconnexion totale par rapport au monde extérieur. Dans cette phase, alors que la personne dort, son cerveau se conduit comme si elle était en train de regarder ou d’entendre quelque chose.
Rêve et créativité
Contrairement à ce que l’on pense, nous utilisons de l’énergie quand nous rêvons. Nous nous déconditionnons du monde spatio-temporel sans le savoir, chose que nous ne savons pas faire à volonté et en conscience. Nous pouvons avoir une profonde activité dans nos rêves et notamment une très grande créativité, intuition ou perception inhabituelle. L’or du Rhin de Wagner ou La flûte enchantée de Mozart sont des œuvres entendues en rêve. Beaucoup de chercheurs et créateurs ont été inspirés en rêve.
Rêve et déconditionnement
Le bouddhisme tibétain explique que la réalité est toujours la même, mais change en fonction du plan où l’on se situe. Si nous sommes dans un espace tri-dimensionnel, un objet peut se voir de tous les côtés. Dans un espace à deux dimensions, nous le voyons différemment. Pour passer à un espace en deux dimensions, il faut acquérir à l’intérieur de soi, la dimension qui se trouvait à l’extérieur. Ceci nous fait progresser dans le déconditionnement et dans la confiance en nous-mêmes. Nous pouvons donc rentrer dans un monde où les choses peuvent être a et b en même temps. La tri-dimensionnalité est liée au concept, la bi-dimension au symbole, une image qui tolère l’ambiguïté et permet donc d’accepter la contradiction.
La lucidité du rêve
Le monde du rêve pour la Mandukya upanishad est entre le ciel et la terre et on l’appelle état de rêve. Lorsqu’on se trouve dans l’état de rêve, on acquiert la lucidité, et on réveille l’homme intérieur. On est moins superficiel, moins tiraillé par les contradictions, moins enclin à se rassurer et moins piégé par les apparences. Dans le rêve, on perd la notion du temps et du lieu. Tout est plastique et flexible, parce qu’il manque une dimension, l’espace-temps. De ce fait, le rêve rend créatifs, adaptables, et donne une interface pour pouvoir travailler. Les traditions disent que l’esprit ne pouvant pas s’exprimer par la raison, car la raison cherche à se rassurer et à faire ce qui lui plaît, il s’exprimera par le rêve et le symbole. Dans le rêve, l’esprit ramène à l’état d’enfance, l’état d’écoute par une histoire qui est le rêve. Il faut simplement pouvoir se rappeler ses rêves. Ce qui n’est pas toujours le cas.
Libérer l’âme
Pour progresser et arriver au stade d’une seule dimension, il faut dépasser l’intellect, et réussir la connexion avec l’âme. Alors on atteint l’union spirituelle, l’état de Yoga, l’union de l’esprit avec le corps, l’union avec Soi, pour agir comme un être indivisible. L’union spirituelle est appelée sommeil sans rêve, parce qu’ en apparent repos, l’âme n’a plus besoin de rêver, et peut passer dans un nouvel état d’être. Ceci implique une pratique de la contemplation très poussée. Le corps et la personnalité sont en sommeil et ne gênent plus. Il faut une bonne pratique pour en arriver là, notamment dans une voie méditative. C’est le plan de la pure conscience et de la pure action. Il y a une profonde action dans l’union spirituelle, parce qu’il y a une capacité d’action dans les grands principes de l’existence. Après cela, il y a l’état zéro, et c’est la libération. C’est un vide plein.
Ainsi le rêve est-il une source de connaissance, quand il est appliqué de façon consciente. Devenons conscients de nos rêves pour aller vers ce qui nous fait rêver.
(1) Voir le dossier spécial Le Bardo Thödol, le livre des morts tibétain de Fernand Schwarz et Laura Winckler, Éditions Nouvelle Acropole, 2002