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   Juin 10

L’homme contaminé par la machine ? L’homme-mécanique agit sans vraie relation avec son environnement, obsédé par l’efficacité...

 

La valeur humaine du travail

(Extrait des « Dossiers Spéciaux » Simone Weil par L. Badie et H. Serre)

Simone Weil, pour qui la disqualification du travail est la fin de la civilisation, est persuadée que le travail qualifié est un élément libérateur pour l'homme de nos sociétés. 

Concilier travail et liberté
 

Simone Weil exprime que pour la liberté, l'important n'est pas que le travail soit méthodique mais méthodiquement accompli. Elle qui a connu la vie en usine, la mécanisation, les cadences, privilégie le travail qualifié, c'est à dire accompli en conscience.
Chaque être humain peut s'épanouir dans un monde où règne la pensée au lieu d'une force aveugle et oppressive.  Nous retrouvons le coeur de la pensée de la philosophe lorsqu'elle plaide pour une action méthodique permettant un lien conscient entre la pensée et l'action. 
Le travail est une véritable valeur.  Comme il est collectif, il est une valeur collective, une action qui se partage.  Or, les collectivités ne pensent pas.  C'est pourquoi il faut que l'homme développe sa capacité de penser.  Si chaque personne, par sa pensée individuelle au profit de la collectivité, était agissante, cela serait très important pour l'humanité. 

La philosophie spirituelle du travail
 

C'est la réponse à la démesure de notre époque, caractérisée par le développement purement matérialiste de la science, de la technique et de l'économie. 
Elle pose la suprématie de l'individu sur la collectivité.  Le travail est toute activité qui demande un effort d'attention librement consenti qui rencontre les limites de la matière, celle de la spécificité de chaque personne. 
Il permet ainsi la construction de chacun.  Il suffit de tenir compte de la faiblesse humaine pour comprendre qu'une vie d'où la notion même du travail aurait disparu serait livrée aux passions et à la folie.  Et il n'y a pas maîtrise de soi sans discipline. 

Pour Simone Weil, la notion de travail considérée comme une valeur humaine est sans doute l'unique conquête spirituelle qu'ait faite la pensée humaine depuis le miracle grec. 
Elle veut donner au travail manuel la dignité à laquelle il a droit.

L'esprit agissant de l'homme sur la matière permet de la transcender.  Toute activité sociale devient alors un « pont vers Dieu ».

Ainsi, une civilisation constituée par une spiritualité au travail serait le plus haut degré d'enracinement de l'homme dans l'univers, à l'opposé de l'état dans lequel nous sommes, qui consiste en un déracinement presque total. 
L'idéal social que propose Simone Weil voit l'éclosion, grâce au travail commun, de la véritable fraternité et de la solidarité.  La grandeur de l'homme, pour la philosophe, consiste à toujours recréer sa vie.  Par le travail, il produit sa propre existence naturelle. 

Elle écrit que les travailleurs ont besoin de poésie plus que de pain. 
Ils ont besoin que leur vie soit une poésie.  Ils aspirent à une lumière d'éternité.  La privation de cette poésie explique toutes les formes de démoralisation. 

Il faut travailler avec amour pour ce qu'on fait, comme la future mère coud avec tout son coeur la layette de son enfant à naître. 
Le grand poète libanais Khalil Gibran, compare le travail avec amour au tissage d'un vêtement avec des fils dorés de notre coeur, comme si le bien aimé devait le porter.  Travailler avec amour, c'est insuffler en toutes choses façonnées, un zéphyr de notre esprit. 

Voilà plus de soixante ans que la jeune philosophe rêvait d'une civilisation qui rende l'homme heureux, digne, vertueux. 
Aussi a-t-elle voulu faire descendre les valeurs éternelles dans les conditions d'existence les plus concrètes. 

Plus que jamais, aujourd'hui, nous pensons, comme Laure Adler (1), que nous avons besoin de la pensée de Simone Weil, de sa clairvoyance, de son courage, de ses propositions pour réformer la société, de ses fulgurances, de ses questionnements, de son désir de ré-enchanter le monde.
 

(1) 
L'insoumise, Acte Sud, 2008

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