Par Laura Winckler
Article paru dans la revue Nouvelle Acropole N° 96
Les « Types psychologiques »[1], écrits par C. J. JUNG en 1921 décrivent une structure quaternaire de la psyché, le quatre, la croix, traduisant une totalité. Les quatre fonctions psychologiques : Pensée, Intuition, Sentiment et Sensation dont l’importance respective caractérise les différents types humains, forment un instrument que l’homme doit intégrer pour évoluer, car la vision jungienne de l’homme est fondamentalement dynamique. L’homme se construit en intégrant dans sa conscience tous les paramètres de l’Univers.
La psychologie analytique de Jung a pour but essentiel l’étude des données de la conscience et de la relation structurale entre les diverses fonctions de la psyché.
La psyché se compose de deux sphères complémentaires, le conscient et l’inconscient. L’apparition de la conscience est un événement historico-biographique, résultat d’une différenciation de l’espèce humaine et de l’homme concret.
Ainsi, la conscience est comme un îlot qui flotte dans l’immense mer de l’inconscient, selon l’image utilisée par Jung. Le moi peut être représenté au centre de l’être, entouré et porté par la conscience. Il représente la portion de la psyché qui « constitue pour moi le centre de ma zone consciente et qui semble de la plus grande continuité et identité par rapport à moi-même. »
Autour de lui, la conscience que Jung définit comme « la fonction ou activité qui maintient la relation des contenus psychiques avec le Moi ». Toute l’expérience qui provient des mondes extérieurs et intérieurs, pour être captée, doit être perçue au niveau du moi.[2]
Au-delà du cercle de la conscience, se trouve la sphère de l’inconscient. Ce n’est pas Jung qui a « découvert » le concept d’inconscient, mais il est allé au-delà de ce qui avait été préfiguré par Carus von Hartmann, Bergson, Janet ou Freud.
Le contenu de l’inconscient est formé de deux couches que Jung nomme l’inconscient personnel et l’inconscient collectif. L’inconscient personnel contient les contenus réprimés, rejetés hors du champ de la conscience. Encore au-delà se trouve la notion d’inconscient collectif.
« Tout comme le corps humain révèle une anatomie commune par-delà toutes les différences raciales, la psyché possède de son côté, au-delà de toutes les distinctions culturelles et conscientes, un substrat commun que j’ai désigné du nom d’inconscient collectif. Cette psyché inconsciente qui est commune à l’humanité toute entière, ne se compose pas de contenus susceptibles de devenir conscients, mais de dispositions latentes à certaines réactions identiques. Le fait de l’inconscient collectif est simplement l’expression psychique de l’identité de la structure du cerveau par-delà toutes les différences raciales. C’est ainsi que s’explique l’analogie, voire l’identité des thèmes mythiques et des symboles, de même que d’une façon générale la possibilité pour les hommes de se comprendre entre eux. »[3]
Les contenus psychiques de cet inconscient collectif ont tendance à se manifester suivant des « axes de cristallisation » utilisant des images similaires, nommées par Jung les « archétypes ».
« Les archétypes représentent ou personnifient certaines instances de l’obscure psyché primitive, des racines propres à la conscience. Jung a pris l’expression archétype dans le sens de Saint Augustin et l’on retrouve une certaine relation avec les « Idées platoniciennes », bien que ce concept se rapproche aussi de la « configuration » de la Gestalt », selon Graciela Pioton-Cimetti.[4]
Les archétypes s’expriment par des paraboles, allégories ou symboles Ce sont des forces vitales animiques qui orientent le développement de la psyché individuelle depuis la couche profonde de l’inconscient collectif. Les processus inconscients sont toujours dans une relation compensatrice par rapport à la conscience ; compensatrice, car ils se situent dans une harmonie des contraires qui constitue une totalité supérieure que Jung nomme le « Soi même ». L’œuvre de Jung répond à une fin : l’intégration.. « Sa quête, c’est l’être humain dans sa complétude. Sa vision n’est pas celle du « surhomme » à proprement parler mais de « l’homme intégral », but de l’individuation vers laquelle il souhaite nous guider. »[5]
L’INDIVIDUATION
Si l’inconscient personnel est comme un fantôme, malade et destructeur que dissipe l’éveil de la conscience, l’inconscient collectif est l’océan d’où émerge le moi conscient et qui, non sans risque de le submerger, nourrit finalement le Soi. L’inconscient collectif jungien n’est pas à évacuer mais à assimiler. On doit réunir les deux polarités de l’âme humaine grâce à une assimilation consciente et ininterrompue des contenus inconscients. Il s’agit d’un mariage intérieur permettant au moi (centre de la conscience) de se transcender dans le Soi (centre de la totalité de l’être véritablement adulte). Ce chemin qui ne connaît jamais de fin est ce que l’on appelle l’individuation : l’ascension vers la plénitude et la perfection dont nous entretient la Tradition.
Ainsi, Jung distingue l’individualisme de l’individuation : « la voie de l’individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel, et dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime (…) il s’agit de la réalisation de son Soi. (…) L’individuation ne peut être qu’un processus (…) qui fait d’un individu donné l’être que, une fois pour toutes et en lui-même, il doit être. De ce fait, il ne deviendra pas égoïste ou égocentrique, mais accomplira simplement sa nature d’être (…) Dans la mesure où l’individu humain en tant qu’unité vivante est composé d’une foule et d’une somme de facteurs universels, il est totalement collectif et sans l’ombre d’une opposition à la collectivité. »[6]
LES QUATRE FONCTIONS DE LA CONSCIENCE
Les « fonctions psychiques » entendues par Jung sont des processus de captation et d’assimilation des contenus qui nous sont présentés depuis le monde extérieur ou intérieur. C’est la fonction qui détermine la forme de captation née d’élaboration des contenus psychiques. Jung définit quatre fonctions : la sensation, la pensée, le sentiment et l’intuition. La sensation constate ce qui existe réellement. La pensée nous permet de connaître la signification de ce qui existe ; le sentiment, quelle en est la valeur et l’intuition enfin nous indique les possibilités d’origine et de but qui gisent dans ce qui existe présentement.
La SENSATION est la fonction psychologique qui transmet les stimuli physiques perçus de façon consciente.
C’est une fonction individuelle, l’objet n’étant connu que par l’impression sensible que reçoit le sujet, sans que s’établisse une relation avec l’objet. La sensation peut être concrète ou abstraite. La sensation concrète ne se présente jamais « pure » mais mélangée aux représentations, sentiments et pensées. Le besoin fondamental auquel répondent les sensations est celui de maintenir la Vie. Les deux aspects de ce besoin sont le besoin de nourriture, qui se traduit psychologiquement par des pulsions d’acquisition et de possession, et le besoin de conservation de l’espèce qui se traduit par la pulsion sexuelle. Sur le plan psychologique, ces réflexes conditionnés entraînent une conduite caractérisée par l’habitude, la routine, le conformisme et la répétition. Le besoin de conservation entraîne l’égocentrisme. Les qualités liées à cette fonction sont la capacité de concrétisation, le pragmatisme, le sens de l’expérimentation et des sciences, le sens de la responsabilité et de l effort soutenu.
Le SENTIMENT est défini par Jung comme le « processus qui se déroule d’abord entre le moi et un contenu donné, conférant à ce dernier une valeur déterminée qui le fait accepter ou refuser. » Il s’agit d’une fonction de relation sujet-objet. Il y a attraction ou répulsion dans cet échange selon sa tonalité affective, selon la valeur agréable ou désagréable de l’information reçue en fonction du principe de plaisir, des jugements de valeur au fondement subjectif. C’est dans ce sens que cette fonction - avec elle le sentiment conduit à une échelle de valeurs, en établissant de la pensée – est considérée comme « rationnelle », car elle émet des jugements sur le monde environnant ou sur la réalité intérieure. C’est à travers ces jugements de valeur qu’apparaît la dichotomie entre ce qui est bon ou mauvais pour soi ; les sentiments créent le mal qu’ils refusent par peur de la souffrance et du désagréable. Cette dichotomie bien/mal engendre, par le refus de la globalité, les puissances malignes qui sont les contenus de l’inconscient refusés et non assimilés qui passent de l’inconscient collectif à l’inconscient individuel. Les qualités liées à cette fonction sont la compassion, la sensibilité, le charme, la capacité relationnelle et de contact personnel. Les défauts sont le fait d’avoir des opinions toutes faites, critiquer de manière destructive, avoir une sollicitude exagérée et étouffante.
La PENSEE est la fonction « qui en fonction de ses propres lois établit des connections conceptuelles entre des contenus de représentation donnés. » C’est une fonction aperceptive, dans laquelle on distingue deux aspects : actif et passif. La pensée active est une fonction de la volonté tandis que la pensée passive est un événement. Dans le premier cas, les contenus des représentations sont soumis à un acte de jugement de la volonté ; dans le second, les connexions conceptuelles s’ordonnent, sans répondre à une direction recherchée. La pensée active répond au concept de « pensée dirigée », alors que la pensée passive est caractérisée par la fantaisie. Elle est comme un « penser intuitif ». La pensée s’exprime par des signes : la pensée concrète appliquée à des contenus matériels est analytique et compare les aspects matériels de l’objet. La pensée abstraite compare des valeurs ; elle est synthétique. Les qualités en rapport avec cette fonction sont les suivantes : raison objective idéation, conceptualisation, sens des structures et des systèmes. Les défauts sont un jugement de l’autre au moyen de la raison et non des sentiments, d’où une connaissance partielle. Danger d’abstraction et d’utopisme.
L’INTUITION est pour Jung une fonction fondamentale de la psyché ; c’est elle qui « transmet les perceptions par voie inconsciente ». L’intuition n’est pas, à proprement parler, une perception sensorielle, ni un sentiment, ni une déduction intellectuelle, bien qu’elle puisse apparaître sous l’une de ces formes. Elle nous présente subitement un contenu sous sa forme définitive, sans que nous soyons en état de dire ou de comprendre comment il s’est constitué. C’est une fonction irrationnelle de perception comme la sensation. Ses contenus comme ceux de la sensation, sont « donnés » contrairement à ceux de la Pensée ou du Sentiment qui ont toujours un caractère de « déduit » ou de « produit ». De là, la sûreté et la certitude de la connaissance intuitive. L’intuition, comme la sensation, sont des traits caractéristiques de la psychologie de l’enfant et du primitif. L’intuition peut être concrète ou abstraite ; concrète, elle transmet des perceptions concernant la réalité des choses ; abstraite, elle transmet la perception des rapports idéaux. L’expression de l’intuition est le symbole. « Les hommes de toutes les cultures ont employé les mêmes symboles, les mêmes légendes pour exprimer leur intuition de tout ce qui, dans l’univers, leur est demeuré inaccessible par la connaissance. » Dans le sens le plus élevé, cette fonction d’intuition exprime le sens du sacré. Elle devient fonction d’inspiration qui puise ses racines à travers l’inconscient collectif dans les racines mêmes de l’univers. Ce sens du sacré est en chacun des êtres la manifestation d’une intuition cosmique. Ce contenu religieux du psychisme n’est pas conditionné ni par un état affectif ni par une croyance intellectuelle ; il les contient et transcende dans une foi. Les qualités qui émanent de cette fonction sont l’optimisme, une force de renouveau et de transmutation à travers les épreuves et une grande confiance dans l’avenir. Les problèmes naissent du fait de se sentir emprisonnés dans le corps, d’éprouver de la distraction dans le quotidien et une certaine naïveté issue de l’optimisme et de la générosité.
LA BOUSSOLE DES FONCTIONS
L’être humain possède constitutionnellement ces quatre fonctions, mais dans la plupart des cas, une des quatre est plus fortement accentuée que les autres. Elle constitue la fonction supérieure. Ainsi, Jung parle de la fonction « supérieure » (ou différenciée) qui se manifeste de la manière la plus puissante et la plus claire, contrebalancée par la fonction « inférieure « qui gît dans l’inconscient. Parmi les deux autres fonctions – qui ne sont ni supérieures ni inférieures – et qui sont mi-conscientes mi-inconscientes, l’homme peut en différencier une qui est appelée fonction « auxiliaire ».
La quatrième n’est pas à disposition de la volonté du sujet et reste dans l’inconscient. Les fonctions agissent deux à deux ; PENSEE-SENTIMENT : fonctions rationnelles ou de conceptualisation/ jugement, et INTUITION-SENSATION : fonctions irrationnelles ou de représentation.
Les quatre types fonctionnels ne sont qu’une présentation théorique ; dans la vie réelle, ils ne sont presque jamais purs. « Néanmoins, les deux paires d’opposés (les deux axes) Pensé/Sentiment et Intuition/Sensation restent toujours en relation compensatoire. Autrement dit, pour la personne qui ne vit qu’intellectuellement, la fonction inférieure complémentaire le Sentiment, cherchera à compenser d’elle-même et agira naturellement sous sa forme archaïque. La personne intellectuelle sera ainsi animée de manière inattendue, par des explosions émotionnelles tout à fait infantiles ; elle pourra devenir la proie de fantasmes et de rêves d’un genre primitif et impulsif contre lesquels elle se sentira sans défense. »[7]
L’idéal est que le développement des fonctions supérieures soit fini lorsque s’achève la différenciation du moi, c’est-à-dire à la fin de l’adolescence, ce qui permet une correcte affirmation de soi. Durant la deuxième partie de la vie, après quarante ans, il est indispensable de développer les fonctions inférieures, de les différencier et les intégrer dans la conscience. En plus des quatre fonctions déjà étudiées, Jung parle de la « Fonction transcendante ». Il s’agit d’une capacité d’adaptation intérieure, de réconciliation des opposés qui rapproche le concret et l’imaginaire. Elle tend à réconcilier « penser » et « sentir ». Cette cinquième fonction est le lieu de rencontre paradoxale de toutes les composantes de notre psyché par lequel peut s’ opérer le passage des contenus de l’inconscient collectif dans le conscient, lors du processus de l’individuation.
LES HUIT TYPES PSYCHOLOGIQUES
Afin d’étudier les caractères il ne suffit pas de se référer aux quatre types fonctionnels, il faut aussi faire appel à l’attitude psychologique générale. Jung distingue deux attitudes fondamentales : l’extraversion et l’introversion. Chez l’extraverti, l’énergie psychique est orientée vers l’extérieur, avec une relation de dépendance vis-à-vis des objets. Influençables, sociables, confiants, les extravertis ne perdent pas leur relation avec les objets, même en état de disharmonie avec l’environnement.
Chez l’introverti, la libido est orientée vers l’intérieur, vers des facteurs subjectifs. l’introverti manque de confiance, aime la réflexion, est réfractaire aux relations avec les personnes et les objets. Lorsque le comportement extraverti prédomine, la fonction supérieure prédomine aussi de façon extravertie. C’est en combinant ces deux attitudes avec les quatre fonctions que l’on obtient les huit types psychologiques :
PENSEE EXTRAVERTIE : cherche à lier toutes ses activités à des conclusions intellectuelles conditionnées par des faits objectifs ou par des idées généralement acceptées comme valables. Jugement synthétique.
SENTIMENT EXTRAVERTI : tient autant que possible la pensée en suspens. Rejette toute pensée, aussi logique soit-elle, qui tend à troubler son sentiment.
SENSATION EXTRAVERTIE : réaliste avec un sens très développé des faits objectifs. Cherche des sensations toujours plus intenses. Réduit ses pensées et sentiments à des causes objectives, à des influences qui émanent d’objets. Souvent crédule.
INTUITION EXTRAVERTIE : intuition orientée vers l’objet, d’où une certaine dépendance vis-à-vis des situations extérieures. Cherche des opportunités en refusant les valeurs universelles.
PENSEE INTROVERTIE : cherche à contraindre les faits pour qu’ils confirment son image de la réalité. Produit des théories ; son but est l’intensité pas « l’extensité » ; manque de capacité pratique.
SENTIMENT INTROVERTI : sentiment qui semble dévaluer l’objet et qui, de ce fait, se manifeste négativement la plupart du temps. Silencieux et d’accès difficile. Air de profonde indifférence devant l’objet, comme moyen d’auto-défense.
SENSATION INTROVERTIE : se laisse guider par l’intensité de la sensation subjective. Rapport objet-sensation arbitraire et imprévisible.
INTUITION INTROVERTIE : se tient à l’écart de la réalité tangible. Rêveur, mystique, artiste.
Ces huit types psychologiques permettent de reconstituer le « mandala » de la personnalité humaine. La psychologie analytique jungienne rouvre aux yeux de tous l’antique chemin qui conduisit Dante, à travers les cercles planétaires jusqu’au cœur de la rose mystique, ce mandala occidental par excellence. De telles analogies prouvent l’actualité de l’œuvre de Jung, la vision compensatrice qu’elle fournit à une civilisation qui projette l’homme violemment hors de lui-même, le condamnant à ignorer la source de ses conflits et à en rechercher une solution toujours plus complexe et plus lointaine. La connaissance des types psychologiques et de l’œuvre de Jung dans sa totalité se révèle ainsi apte à fournir à l’homme le « supplément d’âme » dont il a besoin pour vivre.
[1]
Ed. Buchet/Chastel 1967, 3ème édition[2]
Quelques aspects psycho-sociaux de lq psychologie de C. J. Jung, Thèse de Mme Graciela PIOTON-CIMETTI, 1975, notes 6 et 7[3]
Commentaire sur le mystère de la Fleur d’Or, C. J. Jung, Ed. Albin Michel, 1979, page 27[4]
Graciela Pioton-Cimetti, opus cité, note 9[5]
Astrologie de la personnalité, Dane RUDHYAR, Librairie de Médicis 1984, page 94[6]
Dialectique du Moi et de l’Inconscient, C. G. Jung, Idées-Gallimard, pages 101-102[7]
Les types psychologiques selon C. J. Jung, Alexandre RUPERTI, Séminaire Paris, novembre 1984n- R.A.H., pages 32-33