Par Marouan Moussa
Fondateur de l'Égypte ancienne, messager céleste, père de l'alchimie, divinité du panthéon égyptien, la liste des attributs d'Hermès trismégiste semble interminable. Fabuleuse pour beaucoup, l'existence de ce personnage pour le moins mystérieux remonterait selon certaines traditions à la plus haute Antiquité.
Parler des origines de l'Égypte ancienne est toujours un exercice hasardeux - que l'on soit historien ou simple amateur - mais sans aucun doute nécessaire. En effet, face aux temples, aux écrits et à bien d'autres merveilles conçues par ceux qu'Hérodote appelait «les plus religieux de tous les hommes», nous nous demandons souvent comment de tels chefs d'œuvres ont pu voir le jour. D'un autre côté, plus on remonte dans le temps à la recherche des sources de la civilisation égyptienne et plus on voit surgir des suppositions, des conjectures, des hypothèses, qui laissent le champ libre à toutes sortes de débats.
Malgré les lacunes de l'information et l'incertitude de la chronologie (1), il est quasi-unilatéralement admis que l'Égypte a connu une évolution ordinaire et continue (paléolithique, néolithique, proto-civilisation), avant de parvenir à la première dynastie, aux alentours de 3000 av. J.-C. L'apparition de la civilisation se réduirait donc à l'aboutissement d'une simple succession de périodes historiques, marquées par un progrès linéaire, exclusivement matériel. Cette vision nous fait toutefois courir un risque majeur : celui de négliger des pistes qui pourraient s'avérer fructueuses, en condamnant toute autre tentative d'investigation. Les explications en vigueur ne satisfont d'ailleurs pas tout le monde, puisque certains jugent insuffisantes les preuves que l'on donne pour expliquer le véritable bond de l'Égypte, d'un état primitif à une civilisation parachevée, en moins de cinq cents ans.C'est là qu'intervient l'idée de l'existence d'un personnage civilisateur, d'un fondateur, qui aurait fait office de «catalyseur», permettant à la civilisation égyptienne d'éclore si vite. Cet homme a-t-il existé ? La question soulève une grande controverse, car bien que presque aucun élément tangible ne le corrobore, l'histoire nous rapporte effectivement les échos d'une très vieille tradition, tournant autour de celui qu'on a appelé Hermès trismégiste, Hermès le «trois fois très grand».
Le divin «Thot-Hermès»
Le nom d'Hermès nous fait surtout penser au dieu messager grec, mais ne nous évoque en rien l'Égypte. Pourtant, ce qui transparaît au travers des quelques textes qui nous sont parvenus est qu'Hermès trismégiste a bien une origine égyptienne, puisqu'il est identifié à Thot, le célèbre dieu à tête d'Ibis. La raison de cette identification est essentiellement historique : après la conquête de l'Égypte par Alexandre le Grand, la nécessité de rapprocher les cultes grec et égyptien s'est faite de plus en plus pressante. Les Grecs ont donc associé, en raison de la similitude de leurs caractéristiques, leur dieu Hermès à Thot, en marquant une différence: ils qualifièrent l'Hermès égyptien de «trismégiste», du Grec tris, «trois fois» et megistos, «très grand».
Les Égyptiens et les Grecs pensaient également - à tort, pour la majorité des historiens - qu'Hermès trismégiste était un sage qui avait réellement existé, avant d'être divinisé post mortem, prenant les traits de Thot. Il serait intéressant d'étudier les raisons de cette croyance et pour se faire, commencer par examiner les diverses qualités du dieu Thot, qui pourraient apporter de précieux indices.
La description de la totalité de ses attributs nécessiterait des jours, on retiendra donc surtout deux éléments le concernant: bien qu'il soit un dieu des origines, il occupe souvent une place d'arbitre entre les hommes et les dieux ou entre les dieux uniquement. On le voit encore secrétaire avisé de Râ et d'Osiris, ou messager des dieux, autant de rôles et d'implications curieuses pour une divinité. D'un autre côté, les Égyptiens disaient de lui qu'il était l'inventeur des hiéroglyphes et l'auteur du Livre des Morts. Ils lui attribuaient également l'unification religieuse de l'Égypte à travers le système de «l'ennéade divine» et la création des mystères osiriens, étapes qui furent le prélude à l'unification politique, avec Ménès, le premier roi d'Egypte.
Un rayonnement atemporel
Pour que ces institutions perdurent pendant plus de trois mille ans, il était capital qu'il y ait des continuateurs, ce qui était précisément la fonction des prêtres du sanctuaire d'Hermopolis, responsables de transmettre, d'enseigner et de réélaborer les écrits de Thot-Hermès. Qu'advint-il de ces textes, quand les derniers prêtres égyptiens «païens» furent emprisonnés, au VIe siècle de notre ère ? Ils furent en grande partie perdus ou détruits, mais quelques-uns ont traversé le Moyen-Âge pour refaire surface presque miraculeusement au début de la Renaissance et formèrent la base de ce qui deviendra la «Tradition hermétique» des alchimistes. Quand les premiers textes arrivent à Florence au XVe siècle et tombent entre les mains de Marsile Ficin (à qui on doit la traduction latine du Corpus Hermeticum), ce dernier comprend très vite qu'il a affaire à une collection d'écrits qui diffèrent profondément par le style et la pensée des œuvres grecques et romaines qu'il a lues auparavant. Son intuition ne le trompe pas, une phrase de l'Asclepius (autre texte hermétique) désigne sans équivoques son origine: «Nous, Égyptiens, honorons le dieu Atoum». La surprise est de taille, les conséquences le seront également, car l'ensemble des écrits aura un retentissement immense et immédiat auprès des lettrés et artistes de l'époque tels que Leonard de Vinci, Copernic, Paracelse, Giordano Bruno ou encore Thomas More, au point qu'on se demande si ce ne sont pas les textes hermétiques qui, parallèlement au néoplatonisme, ont permis l'avènement de la Renaissance.
La prophétie d'Hermès
Les concepts fondamentaux autours desquels tournent ces textes sont l'unité, l'équilibre des contraires et le mythe de «l'éternel retour», typiques de la pensée des anciens Égyptiens. Dans cette optique, les thèmes les plus récurrents sont évidemment la Création, l'immortalité de l'âme du défunt, l'ordre universel et les mystères de l'initiation, que l'on retrouve aujourd'hui sur les murs des temples et dans les papyrus.
Mais on y découvre aussi une curieuse «prophétie d'Hermès» qui, au regard de l'histoire, nous laisse perplexes : «Ô Égypte, Égypte ! Rien ne restera de ta religion, hormis un conte vide de sens, que même tes propres enfants ne croiront pas. Rien ne subsistera de ta Sagesse, hormis quelques inscriptions gravées sur de vieilles pierres.»
Les écrits d'Hermès, tout comme l'extraordinaire profusion de mythes, de symboles et d'influences qui s'étendent sur une période de plus de cinq mille ans, émaneraient donc d'une seule et unique source ?
La question reste posée et bien qu'on ne puisse y apporter une réponse définitive, on ne peut pas non plus l'ignorer, le phénomène ayant une trop grande portée historique. Une étude approfondie qui impliquerait un vaste éventail de disciplines semble donc nécessaire pour dévoiler ne serait-ce qu'un coin de vérité et tenter par la même occasion de nous renseigner un peu plus sur les origines de notre monde.
(1) Encyclopædia Universalis, 2001