Article de Fernand Schwarz, paru dans la revue n° 100, en ... Avril 1988 !
Les sociétés occidentales ont cru pendant longtemps que la crise qui a commencé à les frapper au début des années 70 n’était qu’une crise économique. Les divers chocs du pétrole, les déséquilibres économiques reflétés par des taux élevés d’inflation et de chômage masquèrent pendant plus d’une décennie un problème plus profond, celui d’une véritable crise culturelle et morale.
L’alerte est aujourd’hui donnée, bien tardivement. Il faut reconnaître que pendant près de quarante ans, la culture a été largement laissée pour compte en Occident. Si bien qu’aujourd’hui, chacun se forge sa propre image du monde et appelle culture n’importe quel phénomène de société. Les découvertes actuelles dans le domaine des sciences humaines ou des sciences physiques, qui sont pourtant des révolutions dans notre façon de concevoir le monde, sont le plus souvent considérées comme des objets de consommation.
Elles ne sont pas porteuses de vie et de renouveau car elles restent en marge de l’éducation et de la vie quotidienne. Ceci prouve que les grandes institutions qui, autrefois, permettaient la socialisation des acquis culturels (la famille, les partis politiques, les syndicats, les religions …) ne parviennent que très difficilement à le faire.
Les nouveaux acquis culturels ne sont plus intégrés. Il n’y a plus de «structures interfaces » qui permettent de passer de l’abstrait à l’expérience concrète et d’assurer l’entretien vital de la société. Nos sociétés ne manquent pas d’hommes capables ni d’idées, mais de réseaux compétents, capables d’assurer la socialisation de ces nouvelles valeurs. Les formes sociales ne correspondent plus au fond recherché.
Alors les jeunes se réfugient dans les études, la famille, leur « tribu » ou clan de copains, ou encore dans l’entreprise, qui, paradoxalement, s’intéresse de plus en plus aux facteurs humains (dans la mesure où elle prend conscience de ses intérêts) et reste un des derniers endroits de socialisation des valeurs culturelles.
Il a fallu attendre la domination du secteur tertiaire dans nos sociétés industrialisées pour comprendre qu’un enseignement fragmenté, parcellisé, cloisonné, des valeurs culturelles réductrices, n’était plus adapté aux nouveaux enjeux de nos sociétés.
En effet, des nécessités nouvelles apparaissent, perceptibles déjà au niveau des entreprises, lesquelles s’appellent créativité, une plus grande convivialité, une meilleure compréhension des facteurs humains et des processus de communication, une approche plus globale des problèmes … bref une culture synonyme de savoir-être et pas seulement de savoir-faire.
Une nouvelle culture qui puisse répondre concrètement aux exigences techniques et humaines de nos sociétés. Là est le grand défi qui se pose à nous aujourd’hui : quelle nouvelles valeurs pour le 21ème siècle ? Avoir une culture ne signifie pas seulement posséder des connaissances intellectuelles.C’est surtout avoir des points de repère, un système structurant qui permettent de se construire de l’intérieur.
La culture est liée à la représentation que l’on se fait du monde. Elle est le véhicule d’une image du monde et de soi-même. Elle apporte aux individus le cadre structurant leur permettant une auto-affirmation d’eux-mêmes, tout en acceptant et respectant l’autre.
C’est un vecteur de qualification qui intègre l’individu aux responsabilités collectives. La culture « socialise » l’individu en l’arrachant à sa vision narcissique. Elle apporte le sentiment de l’appartenance, le sentiment de solidarité, la mémoire des racines communes.
Toute véritable activité culturelle doit faire naître des besoins intérieurs qui relient l’individu aux autresEn effet, si les individus ne ressentent le besoin de se relier entre eux que lorsqu’un événement extérieur majeur les y pousse, comme une guerre par exemple, une fois la paix revenue, c’est l’égoïsme qui triomphe à nouveau.
Le désastre culturel des sociétés occidentales est né de leur désarmement intérieur. Elles ne sont plus en mesure de gagner la paix, par manque de construction et de nécessités intérieures.
Dans le passé, chaque culture était porteuse d’une vision globale du monde reliant les multiples aspects de la vie. Aujourd’hui, dans la plupart des sociétés avancées, nous vivons à l’heure de la culture éclatée ou réductionniste qui ne porte pas une réelle image du monde, mais seulement une fraction.
C’est le cas de diverses idéologies qui ne prennent en considération qu’un aspect de la réalité. Soit elles mettent l’accent sur l’idée de conscience collective, sur les rapports sociaux, et mènent le plus souvent à l’homogénéisation ; soit elles exaltent l’individu en tant que tel, la libre entreprise et conduisent à la démobilisation des individus vis-à-vis du collectif et donc à la « société du moi » .
C’est le propre des idéologies que de réduire l’homme à l’un de ses aspects seulement, au détriment des autres. La culture ne peut donc se réduire à l’idéologie.Le choc produit par la rencontre de l’Occident avec les sociétés traditionnelles des pays du tiers-monde n’a contribué qu’à déstabiliser encore plus l’idée de la culture dans le monde.
En effet, l’introduction sauvage dans ces sociétés a fait voler les derniers bastions du sentiment de collectivité et de solidarité groupales qu’elles représentaient. Leur vision du monde a été brisée, sans être complètement remplacée par la vision occidentale. On y assiste à la dérive de tout un flot de débris culturels où co-existent la plus haute technologie avec les rites les plus archaïques. Si nous ne réagissons pas rapidement, nous allons vers l’holocauste le plus grave qui ait jamais été commis, l’holocauste culturel de l’homme en tant qu’espèce, puisqu’en réalité tous ces peuples nous ont beaucoup appris sur les fonctions qui font de l’homme l’Humain.
Même si cela semble paradoxal, imaginer quelles pourront être les « nouvelles » valeurs du 21ème siècle nous oblige à nous intéresser « au fond archaïque» et invariant de l’Homme, celui qui constitue le noyau central de l’homo sapiens et qui constitue en grande partie la clé de notre humanisation.
Comme nous le montrent des chercheurs comme Corbin, Eliade, Dumézil ou Durand, les structures invariantes de la conscience de l’homme résident dans l’émergence de la fonction du sacré, c’est-à-dire dans la capacité de créer des liens opératoires avec le « tout autre », avec la dimension non-observable de l’univers, qui tout à la fois le dépasse, l’englobe et lui donne un sens.
Réhabiliter le « fond archaïque » de l’espèce, c’est se réconcilier avec notre affectivité, nos intuitions ainsi qu’à nos facultés de symboliser de se servir consciemment des langages non verbaux en même temps que nos fonctions analytiques et verbales.
La fonction du sacré est caractérisée par les structures symbolisantes de notre imaginaire qui permettent de relier l’observable et le non-observable et de donner un sens aux objets au-delà de leur valeur strictement matérielle et fonctionnelle. Elle est la source des interrogations essentielles de l’homme : qui suis-je ? où vais-je ?
Ce sont ces fonctions qui ont éveillé en l’homme la conscience de l’image de soi-même c’est-à-dire de sa reconnaissance en tant qu’être intégré à un tout. C’est cette fonction du sacré qui est le support de l’image renouvelée du monde dont nous avons besoin.
Le sacré n’a jamais cessé de nous influencer. Mais c’est notre conscience qui, aujourd’hui n’est plus à la hauteur et a perdu les moyens de le percevoir.Au lieu de laisser s’exprimer le fond archaïque de l’homme, toutes les institutions issues du positivisme et d’une vision linéaire de l’histoire l’ont refoulé et marginalisé.
Fort heureusement, ce refoulement n’est pas irrémédiable puisque ce fond archaïque demeure éternellement présent même s’il est enfoui ou camouflé dans nos consciences. Le redécouverte récente de l’importance du sacré et de l’homo religiosous (qui ne peut se réduire à l’home sapiens ou faber) s’effectue à un moment où les idéologies de tous bords en perte de vitesse sont démobilisatrices, car leur faillite ne peut plus être cachée comme auparavant, derrière le masque de l’illusion.
Et cette redécouverte du sacré aura des conséquences insoupçonnées jusqu’alors pour l’Humanité. Elle devrait engendrer de nouveaux seuils de créativité, une approche à la fois plus globale et nuancée du monde, plus ouverte et tolérante. Comme l’avait pressenti Mircéa Eliade, elle devrait aboutir à une nouvelle culture, débarrassée du « provincialisme européen ». Il ne s’agit pas d’un simple « retour au sacré », mais d’une redécouverte des structures profondes qui régissent le fonctionnement de la conscience de l’homme.
On redécouvre par exemple, la capacité de l ’être de faire émerger le sacré dans le profane, donc d’effectuer une rupture ou plutôt une transgression de niveaux de réalité différents. Ce changement de niveaux est celui de nos consciences. Ce n’est pas le sacré qui revient, mais la conscience de l’homme qui redécouvre une valeur éternelle.
Ce n’est pas une force irrationnelle qui fait irruption dans nos sociétés policées pour les déstabiliser, comme certains se plaisent à le dire, mais ce sont nos consciences qui s’élèvent et deviennent capables de percevoir des structures impalpables, au-delà du monde strictement observable. Astrophysiciens, biologistes, sociologues … sont de plus en plus nombreux à se demander où se situe le réel.
En effet, l’on constate que le réel s ’est déplacé. La redécouverte du sens des mythes, des symboles, du sacré a déplacé le réel de l’univers rationnel, observable à celui qui réalise l’interface entre visible et invisible.
Médiateur entre visible et invisible, le sacré est porteur de paradoxes et de contradictions. C’est pourquoi il devient urgent – c’est d’ailleurs une nécessité vitale – de s’initier à la pensée contradictoire et d’apprendre à vivre la complexité.
Certaines idéologies ont cherché un monde sans paradoxes ni conflits, où pouvoir appliquer des recettes immédiates simples, une sorte de « prêt-à-penser ». D’autres ont souhaité résoudre le paradoxe de la vie en réfutant toute idée d’ordre, en exaltant l’anarchie et en prônant la révolution table rase.
Ces deux pôles – l’ordre hygiénique, aseptisé ou l’anarchie – se rejoignent dans la mesure où ils sont tous deux dénués de vie, puisqu’ils excluent le principe même de contradiction. Or, la nature possède un ordre, un sens, une intelligence que l’on ne peut nier, ni réduire à un ordre exclusivement rationnel.
C’est un ordre qui intègre le désordre, c’est une raison qui intègre l’irrationnel. La nature est « coïncidentia oppositorum », harmonie des contraires.
Plutôt que de changer le monde, mieux vaudrait nous changer nous-mêmes, afin de pouvoir vivre les paradoxes de la vie, préserver le sentiment que la vie est une aventure qui se vit tous les jours au quotidien. Le sacré ne peut être coupé du profane. C’est dans le banal, dans le profane qu’ il faut retrouver l’unique, l’essentiel.
Le rôle de la culture à venir est de nous donner une nouvelle expression de l’image du monde, plus globale, moins réductrice, qui permette d’être à la hauteur des mythes et des symboles. Une culture créatrice qui permette de renouveler l’image permanente et éternelle du cosmos.
Le sacré est le référentiel qui permet de se situer simultanément dans l’observable et dans l’invisible et de créer une rupture des niveaux de conscience. Il définit notre capacité de créer des rapports symboliques, des analogies entre les choses, et en même temps de nous régénérer. Il nous permet de résoudre nos contradictions, de garder une intériorité créatrice de vaincre la stérilité et de nihilisme culturel ambiants. Le fait de mettre en œuvre une vision cosmique, globale n’est pas aussi abstrait qu’on l’imagine.
C’est d’ailleurs le message que nous livrent les sociétés traditionnelles. Nous redécouvrons aujourd’hui que l’individu et l’univers sont reliés. Nous vivons une époque de communication planétaire, de décloisonnement, d’ouverture des frontières. Paradoxalement, cette ouverture nous montre clairement que les principales frontières, les cloisonnements les plus étanches sont à l’intérieur de nous-mêmes.
C’est pourquoi nous avons besoin d’une formation intérieure qui permette le décloisonnement, cette ouverture intérieure sans laquelle il n’y a pas de véritable communication.
Il faut redécouvrir la nature cosmique des choses, l’axe reliant l’infiniment petit et l’infiniment grand. Nous parlons ici de la capacité pour une société ou un individu de vivre au diapason des rythmes cosmiques grâce à une géographie sacrée, c’est-à-dire à un espace-temps orienté. L’homme peut alors se sentir intégré à l’harmonie du monde, donc responsable de cette harmonie.
Par contre, s’il perd sa verticalité, il se « détache » de l’univers et ne se sent plus responsable de cette union magique. Le rapport d’amour entre l’homme et l’univers est alors rompu. C’est un appel de l’ intérieur qui permet de sentir la responsabilité de chacun vis-à-vis du monde et de soi-même. C’est en cette verticalité de l’homme médiateur que réside sa dignité, et sa capacité de vivre en harmonie avec les autres, en pleine conscience des rapports solidaires qui le lient aux autres.
L’homme doit être amené à vivre digne et donc à se réintégrer à l’âme du monde. Rattaché à l’univers tout entier, il fait alors tourner la roue de la vie et participe à la mutation des choses. C’est ce rapport analogique ciel-terre-homme qui donne à l’être sa verticalité.
Comment réaliser cette verticalité ? Les recherches actuelles en science et notamment en physique quantique prouvent que nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont, mais nous les voyons en fonction de ce que nous sommes : c’est-à-dire que nous voyons d’une chose ce que nous sommes de cette chose. Si nous voulons voir les choses en leur réalité, nous sommes obligés d’être cette chose. Si pour voir les choses, nous devons d’abord Etre (c’est la première étape de l’individuation) pour nous intégrer aux choses, nous devons développer la contemplation de ce que nous ne sommes pas encore.
Cette seconde étape d’anticipation est complémentaire de la première étape d’individuation. On peut ainsi garder son identité, tout en s’intégrant à des systèmes supérieurs à soi-même. Il se produit ainsi un changement de niveau de conscience qui conduit progressivement à l’identification avec le cosmos entier. Il faut à chaque instant réorganiser sa conscience en fonction des nouveaux éléments qui s’y intègrent. Nous incorporons de nouveaux éléments en nous y incorporant.
Ainsi, nous pouvons nous transformer, sans cesser d’être nous-mêmes et en reprenant notre place relative dans le tout. D’où l’intérêt de renverser la maxime socratique, comme le propose Gilbert Durand : « Connais l’univers et les dieux et tu te connaîtras toi-même ».