Par Délia Steinberg Guzman
Article paru dans la revue Aropolis n°195
Chacun tente d’exprimer ses idées. De la conviction au fanatisme, il n’y a qu’un pas subtil qui se franchit en passant de la tolérance à l’intolérance, du discernement à l’aveuglement.
Notre intention est de clarifier la différence que nous voyons entre conviction et fanatisme pour que, les choses mises à leur place, chacun puisse porter un jugement, tant sur lui-même que sur les autres, avec un peu plus de discernement.
La conviction : un espace d’ouverture et de tolérance
La conviction est un profond engagement, psychologique, intellectuel et moral, issu d’une adhésion progressive et fondée sur de bonnes raisons, des preuves, des expériences, des modèles et des bases solides.Une personne qui a des convictions manifeste une santé globale, une assurance enviable, elle sait d’où elle vient et où elle va, ce qui lui permet de se mouvoir avec équilibre et bon sens. Les convictions naissent de l’exercice constant de nos aptitudes intérieures et de la transformation progressive d'opinions changeantes en jugements stables. Ce n’est ni de l’ankylose ni de la stagnation ; au contraire, une personne qui a des convictions vit au rythme des idées, car elles ont une énergie propre et un rythme naturel de développement.
Une personne qui a des convictions est tolérante. Elle est ferme pour ce qui la concerne mais laisse place aux autres. Toujours disposée à écouter, elle ne déprécie pas ceux qui pensent autrement. Elle possède une tolérance active : elle entend les autres, expose et défend ses propres idées sans blesser, sans offenser. Elle sait créer un espace pour elle-même et pour les autres. Elle ouvre un espace, génère de l’espace, reconnaît son propre espace, n’envahit pas les autres espaces, ne harcèle, n’inquiète ni ne maltraite son entourage. Elle ne s’impose pas de façon tyrannique ni ne se considère comme la somme de toutes les perfections. Sa conviction est ce qui l’aide à avancer, à être toujours un peu meilleure.
Le fanatisme : l’intolérance et l’aveuglement
Une personne fanatique pense peu ou pas. Elle admet comme bon ce que les autres lui donnent et développe, plutôt que des sentiments, des passions incontrôlables qui la poussent à des actions inconscientes dont elle ne se repent même pas parce qu’elle ne peut les évaluer.
Le fanatique ne connaît qu’une idée, si tant est qu’il la connaisse. Il est plus exact de dire qu’il n’accepte qu’une idée et qu’il n'est pas parvenu à cette conviction par une adhésion personnelle mais sous l’effet d’une contrainte habilement dissimulée dans la plupart des cas. Le désir latent d’aider l’humanité, qui ne parvient pas à être canalisé de façon adéquate chez tant de gens, fait de lui une proie facile pour les – déjà – fanatiques qui ont besoin d’utiliser d'autres imbéciles qui entrent dans leur jeu.
Le fanatique est intolérant par définition. Il n’accepte même pas l’existence de gens qui puissent sentir et penser autrement ; c'est pourquoi tous les moyens lui sont bons pour tenter de les éliminer, et la mort et la torture font partie des terribles manifestations de cette attitude. Le fanatique n’évolue pas, il est incapable de dialoguer. Il se contente de crier tout haut ses principes pour s’étourdir avec sa propre voix et ne laisser place à aucune autre opinion. Ce qu’il a lui suffit grandement.
Texte extrait de Philosophie à vivre, Délia Steinberg Guzman, Éditions des 3 monts, 2002