Par Maryse Chatelier
Article paru dans la revue Acropolis n° 194
C. G. Jung, célèbre psychanalyste, avant-gardiste et chercheur doté de grande intuition, choisit à une étape de sa vie de laisser de côté tout schéma théorique, pour se mettre à l'écoute de son inconscient. Il considère sans a priori les images, contenus, fantasmes qui émergent alors, ouvrant ainsi la porte d'un jeu surprenant de cohérence et de mystère : celui des attitudes et des fonctions de notre psyché. Pour C. G. Jung, le conscient dispose d'une double orientation pour aborder le monde : l'extraversion et l'introversion : ce sont deux attitudes psychologiques face à la vie.
L'extraversion et l'introversion
L'extraversion, (à ne pas confondre avec l'extériorisation) est le mouvement de la libido (énergie psychique) vers l'extérieur.
L'extraverti est celui qui se soumet aux conditions du monde et s'insère dans celui-ci, mais qui ne s'adapte pas nécessairement. Il se laisse imprégner et pénétrer par la réalité extérieure et suit les règles sociales (il fait comme il faut, veut faire comme les autres). Il observe, constate, ne va pas chercher à changer le monde mais s'en laisse imprégner.
Sa tendance est à conserver les acquis, il innove peu et tend à adopter l'avis du groupe. Il ne voudra pas être chef mais voudra suivre les autres et s'en faire accepter dans la mesure du possible. C'est sa part d'introversion (puisque nous possédons les deux en nous), qui pourra apporter une prise de distance par rapport à ce monde pour s'y adapter véritablement.
Si cette énergie d'extraversion n'est pas assez contrebalancée par le pôle opposé (introversion), elle devient unilatérale et se manifeste par une accentuation de sa tendance, d'où des idées toutes faites, un manque de liberté personnelle dans le jugement, une rigidité dogmatique avec une tendance à rejeter ce qui ne va pas dans son sens.
L'introversion, quant à elle, est le mouvement de la libido tournée vers l'intérieur. Le point de départ est le sujet, le «je». L'introverti a une opinion personnelle des situations, il ne se laisse pas influencer par le monde extérieur ni atteindre par ce qui l'entoure. C'est en lui que l'introverti trouve ses repères et ses ressources. Le monde est tel qu'il lui apparaît. La dimension introvertie peut apporter du recul, permettant de prévoir, d'anticiper.
Elle est pulsion de changement là où l'extraversion est pulsion de maintenance des choses. Là encore, si cette introversion n'est pas assez contrebalancée par le pôle opposé, elle devient unilatérale et nous assistons à une inflation du sujet qui a une impression de toute puissance, dont les actes ou propos indélicats, ne tiennent aucun compte d'autrui. Il peut même aller jusqu'à falsifier la vérité : la fin justifiant les moyens. Il prend ses convictions pour des certitudes et les impose aux autres Il s'agit bien ici d'attitudes et non de comportements. Ce qui fait qu'un introverti peut être extériorisé et qu'un extraverti peut rester silencieux.
Extraversion et introversion en l'homme
C'est l'équilibre trouvé entre ces deux attitudes a priori opposées, qui va permettre la réalisation du dialogue entre conscient et inconscient, nous dit Jung.
Nous avons les deux attitudes en nous mais l'une prédomine et cette attitude, dite fondamentale est celle où l’on se sent le plus libre, le moins dépendant.
C'est avec elle qu'on fait les choix importants. L'autre, généralement moins développée, agit néanmoins dans l'ombre, donc dans l'inconscient, sans que nous puissions exercer sur elle notre volonté.
Pour Jung, notre tâche, avec le temps, est d'intégrer au conscient cette attitude peu développée, afin de bénéficier de toutes les potentialités et les richesses qu'elle renferme. Précisons cependant que, suivant la constante loi des opposés, toute part trop négligée ressurgit et se manifeste de façon plus ou moins soudaine sans que nous soyons maître de nous-mêmes.
Donc, tout développement unilatéral représente un danger. Tout excès d'utilisation unilatérale d'une attitude, va entraîner le contre-balancement de l'autre par compensation. Ces deux attitudes vont s'actualiser à travers quatre fonctions présentes en l'homme.
Ces quatre fonctions s'expriment chacune avec une activité psychique spécifique.Il y a deux fonctions rationnelles de jugement : «pensée» et «sentiment» et deux fonctions irrationnelles de perception «sensation» et «intuition».
Les deux fonctions rationnelles de jugement : pensée et sentiment
On les dit rationnelles car elles émettent un jugement soit de l'ordre de la logique (pensée), soit de l'ordre de l'affectif (sentiment).
Une personne du type pensée pose la question du pourquoi, du comment. L'approche est logique, le jugement très présent. Elle n'est pas pour autant, plus intelligente que les autres.
Le type sentiment procède par acceptation ou refus de «l'objet» sans jugement intellectuel mais avec un jugement de valeur : plaisir ou déplaisir, j'aime ou je n'aime pas, c'est beau ou c'est laid.
Les deux fonctions irrationnelles de perception : sensation et intuition
Ces deux fonctions sont irrationnelles car ce sont des fonctions perceptives qui ne suivent pas les lois de la raison mais de l'impression faite par «l'objet».
Le type sensation, constate, ressent les choses telles qu'elles sont par l'intermédiaire des sens. Il s'exprime par ce qui est vu, par le touché… mais peut aussi rester sous la dépendance du simple ressenti.
Une fonction intuition dominante donne une perception immédiate et directe des choses. La compréhension est spontanée, non réfléchie. Elle est le produit d'une inspiration et non le fait d'un acte volontaire. Pour Jung, c'est l'intuition qui est la plus à même d'ouvrir le chemin de la connaissance de l'inconscient.
Les quatre fonctions en l'homme
Chaque être humain possède les quatre fonctions à des degrés d'évolution différents.
La fonction principale sera la plus consciente, à la disposition de la volonté. C'est la plus développée, celle avec laquelle on est le plus à l'aise pour se diriger dans le monde et s'y adapter.
Deux autres fonctions plus ou moins développées, dites auxiliaires, (fonctions rationnelles si la fonction principale est irrationnelle et inversement) aident la fonction principale à l'adaptation du moi au réel, elles viennent colorer ce moi.
Quelques exemples : L'intuition en fonction principale, aidée du sentiment en fonction auxiliaire, pourra aider au sens artistique.
La fonction sentiment épaulée par la sensation permet une bonne prise en compte de la réalité.
La fonction pensée aidée de l'intuition donne une pensée intuitive et spéculative.
La fonction pensée aidée de la sensation, apporte une pensée empirique.
Deux fonctions rationnelles ne peuvent pas s'épauler, elles sont opposées : si le sentiment est la fonction dominante, la pensée sera la moins développée et constituera plutôt un point faible. De même les fonctions intuition et sensation seront opposées.
Toute l'œuvre de Jung est basée sur ce principe de polarité : au conscient s'oppose l'inconscient que nous nous devons, tout au long de notre vie rapprocher, pour une harmonie toujours plus grande de notre être.
Pour Carl Gustav Jung, la prise de conscience par l'homme de sa multiplicité, pour peu qu'il parvienne à l'unifier, le mènera à l'individuation : cette unité en soi.